Le 9 août, Succès Masra, ex-Premier ministre et leader du parti d’opposition Les Transformateurs, a été condamné à 20 ans de prison ferme. Le tribunal l’a reconnu coupable de « diffusion de messages racistes et xénophobes », de « complicité de meurtre » et d’« association de malfaiteurs ». En plus de la peine de prison, il devra verser un milliard de Francs CFA à l’État tchadien en dommages et intérêts. Malgré ce jugement sévère, Masra est resté implacable, affichant une calme détermination en déclarant à ses proches : « Ne vous inquiétez pas. On se retrouve bientôt. »
L’annonce du verdict a suscité des réactions contrastées au sein de l’opinion publique tchadienne. Si l’ex-Premier ministre est resté stoïque, les avocats de sa défense ont vivement contesté la légitimité de la procédure. Me Francis Kadjilembaye, l’un des avocats de Masra, a dénoncé une « injustice flagrante », soulignant qu’aucune preuve tangible n’a été présentée pour étayer les accusations. Il dénonce également une instrumentalisation politique de la justice pour museler un opposant. De son côté, l’opposant Max Kemkoye a exprimé son tristesse sans surprise, qualifiant ce verdict d’attaque directe contre la liberté politique au Tchad. Il y voit une manœuvre pour mettre fin à la carrière de Masra, qui représente une voix de l’opposition croissante contre le régime en place.
Cette condamnation s’inscrit dans un contexte politique tendu, marqué par une répression croissante contre l’opposition et un environnement judiciaire jugé de plus en plus inégal. Depuis le coup d’État de 2021, le Tchad est sous un régime militaire dirigé par le général Mahamat Idriss Déby Itno. L’opposition politique, dont Succès Masra est un acteur clé, est systématiquement confrontée à des accusations de déstabilisation et de complot. Dans ce contexte, la justice semble souvent perçue comme un instrument au service du pouvoir en place, d’autant plus que des décisions rapides et controversées comme celle-ci nourrissent le sentiment de manipulation de l’appareil judiciaire.
Après ce verdict, les avocats de Masra ont annoncé leur intention de faire appel. L’opposition, quant à elle, semble déterminée à poursuivre sa lutte contre un système qu’elle juge autoritaire. Le cas de Masra pourrait bien être un tournant dans l’histoire politique récente du Tchad. D’un côté, le pouvoir en place entend par cette décision affirmer sa domination; de l’autre, l’opposition voit dans ce jugement une tentative de l’étouffer politiquement. Il est à craindre que l’issue de l’appel ne fasse qu’accentuer la polarisation au sein de la société tchadienne.
Le verdict a aussi attiré l’attention des observateurs internationaux, certains exprimant des préoccupations concernant la liberté d’expression et les droits politiques au Tchad. Des organisations de défense des droits humains pourraient se saisir de l’affaire, tout comme les instances internationales, pour dénoncer ce qu’elles perçoivent comme une répression politique déguisée en justice. En parallèle, les partisans de Masra, aussi bien au Tchad qu’à l’étranger, continuent de dénoncer ce qu’ils considèrent comme un procès politique. L’avenir de l’opposition au Tchad dépendra en grande partie de l’évolution de cette affaire.
Du côté du gouvernement, le ministre de la Communication, Gassim Cherif, a défendu la justice tchadienne en affirmant qu’elle était « indépendante, libre de toute ingérence politique ». Selon lui, la décision est le résultat d’un travail sérieux et réfléchi de la part des juges. Il a appelé à un respect total de la décision judiciaire et rejeté toute accusation d’utilisation politique de la justice. Cependant, dans le contexte actuel du Tchad, les accusations de partialité ne risquent pas de s’estomper, et le pays semble se retrouver à un carrefour où la question de la crédibilité du système judiciaire est plus que jamais au cœur des débats politiques.