Un rapport de la Fédération internationale des droits humains (FIDH), publié ce 14 janvier, marque le quinzième anniversaire de la chute de Ben Ali par un constat sévère : la Tunisie connaît une régression dangereuse des libertés et une répression méthodique sous la présidence de Kaïs Saïd. Le document, intitulé « Du coup d’État à l’étouffement des droits », analyse les mécanismes déployés depuis 2021 pour instaurer un climat de peur et verrouiller l’espace public.
Le rapport détaille un processus systématique d’accaparement du pouvoir. Élu en 2019, Kaïs Saïd a profité des crises et du mécontentement populaire pour concentrer l’autorité. L’instrumentalisation de la justice a ouvert la voie, suivie d’un changement constitutionnel instaurant un régime hyperprésidentiel sans contre-pouvoirs effectifs. Cette stratégie s’est traduite par l’emprisonnement de candidats à la présidentielle, une mainmise sur les médias et l’usage détourné des lois antiterroristes pour criminaliser toute critique, créant un État policier.
Ce bilan intervient dans un contexte historique lourd. En 2011, la Tunisie avait enclenché une transition démocratique saluée comme un modèle dans la région, avec une constitution garantissant les libertés fondamentales et un système parlementaire. Cependant, la persistance des difficultés économiques, la défiance envers la classe politique et les faiblesses institutionnelles ont créé un terreau propice à la montée d’un discours populiste et autoritaire, permettant la dérive actuelle qui remet en cause les acquis fondateurs de la révolution.
Les perspectives à court et moyen terme sont préoccupantes. La FIDD estime que le climat de terreur actuel « n’est pas le fruit du hasard mais le résultat d’une stratégie méthodique » pour contrôler la vie politique. Sans pression internationale forte et sans sursaut des acteurs nationaux encore en liberté, la consolidation de ce système verrouillé risque de s’accentuer, éloignant durablement tout espoir de retour à un équilibre démocratique et isolant davantage le pays sur la scène internationale.
L’affaire judiciaire dite « Instalingo » illustre parfaitement ces mécanismes de répression. Près d’une quarantaine de personnes, dont le chef d’Ennahdha Rached Ghannouchi et l’ancien Premier ministre Hichem Mechichi, y ont été condamnées à de lourdes peines pour des accusations souvent floues (conspiration, atteinte à la sûreté de l’État). La journaliste Chadha Haj Mbarek, 28 ans, incarcérée dans ce cadre depuis 2021, a été libérée ce 14 janvier après une réduction de sa peine à deux ans avec sursis. Son cas, marqué par un grave diagnostic de cancer pendant sa détention, avait mobilisé les syndicats de journalistes et les défenseurs des droits.
Pour Bassem Trifi, président de la LTDH (partenaire de la FIDH), interrogé par RFI, la rhétorique de diabolisation des opposants est un pilier de cette stratégie. L’objectif est clair : museler la société civile, anéantir toute voix discordante et légitimer la répression au nom d’un pseudo-ordre et d’une souveraineté nationale fantasmée. Cette dérive, qui touche l’indépendance de la justice, la liberté de la presse et engendre des arrestations arbitraires, étouffe désormais toute vie civique et démocratique, renvoyant la Tunisie à des pratiques qu’elle croyait avoir abolies en 2011.


