Le président syrien Ahmed al-Charaa a promulgué, vendredi 16 janvier, un décret conférant au kurde le statut de “langue nationale” et accordant une série de droits dits “nationaux” à la minorité kurde. Cette annonce officielle survient paradoxalement au moment où l’armée syrienne est engagée dans des combats acharnés contre des milices kurdes dans le nord du pays, jetant une ombre de doute sur les véritables intentions du régime.
Le texte présidentiel comporte trois mesures phares. Outre l’élévation du kurde au rang de langue nationale, il instaure la fête du Nowruz, le nouvel an kurde et persan, comme jour férié officiel. Surtout, il promet de régulariser la situation de milliers de Kurdes apatrides, privés de nationalité syrienne à la suite du recensement controversé de 1962 dans la province de Hassaké. Ces dispositions, si elles étaient appliquées intégralement, représenteraient une rupture symbolique majeure avec des décennies de politique assimilationniste.
Ce geste s’inscrit dans un contexte historique marqué par la répression et la négation des droits culturels et politiques des Kurdes en Syrie. Depuis son indépendance, l’État syrien a systématiquement marginalisé cette communauté, qui représente environ 10% de la population. L’épisode le plus traumatisant reste le “recensement exceptionnel” de 1962, qui a déchu arbitrairement près de 120 000 Kurdes de leur citoyenneté, créant une catégorie d'”étrangers” et d'”inscrits” sur leurs propres terres. La langue kurde était bannie de l’espace public et de l’enseignement.
Les perspectives liées à ce décret sont entièrement conditionnées par la situation militaire et géopolitique. Les observateurs s’interrogent sur sa mise en œuvre effective, tant la crédibilité du régime est entamée après des années de guerre. Dans l’immédiat, l’objectif semble être de semer la division au sein de la communauté kurde, entre ceux qui négocient avec Damas et les forces démocratiques syriennes (FDS) alliées aux États-Unis. À long terme, ce décret pourrait servir de monnaie d’échange dans les futures négociations sur une éventuelle autonomie du Nord-Est, tout en tentant de contrer l’influence turque, farouchement hostile à toute reconnaissance kurde.
Des analystes régionaux soulignent le caractère tactique de cette décision. Elle intervient alors que l’armée syrienne, appuyée par l’aviation russe, intensifie ses opérations dans les régions d’Alep et de Raqqa, où des factions kurdes sont présentes. En offrant des concessions culturelles et administratives, le régime chercherait à affaiblir la cohésion de ses adversaires sur le terrain et à présenter un visage plus conciliant à la communauté internationale, sans pour autant céder sur la question fondamentale du partage du pouvoir ou d’une autonomie territoriale.
La réaction des principaux concernés, les Kurdes de Syrie, est partagée entre un scepticisme profond et un attentisme prudent. Les dirigeants politiques kurdes rappellent que des promesses similaires ont été faites par le passé, sans suite. Ils exigent désormais des garanties constitutionnelles et l’application immédiate du décret, en commençant par la naturalisation de tous les apatrides. La crédibilité de ce tournant historique annoncé par Damas se jouera non dans les textes, mais dans son exécution concrète sur le terrain, loin des champs de bataille.



