La quasi-totalité des projets d’hydrogène vert annoncés en Afrique, représentant près de 200 milliards de dollars d’investissements potentiels, est actuellement dans l’impasse, incapable de franchir l’étape cruciale de la décision finale d’investissement. C’est le constat sans appel d’un rapport de l’Energy Industries Council (EIC), publié ce mercredi 14 janvier, qui souligne le gouffre abyssal séparant les ambitions affichées des réalisations concrètes sur le terrain.
Ce blocage généralisé s’explique par une combinaison de trois obstacles majeurs. Premièrement, les développeurs échouent à sécuriser des contrats d’achat à long terme avec des clients, laissant les projets sans garantie de revenus. Deuxièmement, le continent souffre d’un déficit criant d’infrastructures de soutien, comme les gazoducs spécialisés ou les usines de dessalement, dont la construction alourdit considérablement les coûts. Enfin, l’absence de chaîne d’approvisionnement locale, notamment pour les électrolyseurs, accroît la dépendance et les délais.
Cette vague d’annonces ambitieuses s’inscrit dans un contexte de course mondiale à l’hydrogène décarboné, accélérée par la stratégie européenne REPowerEU visant à importer 10 millions de tonnes d’hydrogène vert d’ici 2030. L’Afrique, avec son potentiel solaire et éolien exceptionnel et sa proximité géographique avec l’Europe, semblait naturellement positionnée pour devenir un fournisseur clé. Des pays comme l’Égypte, le Maroc et l’Afrique du Sud ont rapidement dévoilé des stratégies nationales pour capter ces investissements et devenir des hubs d’exportation, attirant des promoteurs internationaux.
Les perspectives à court et moyen terme sont donc fortement assombries. La demande effective en Europe progresse bien plus lentement que prévu, l’hydrogène renouvelable n’y représentant qu’une fraction marginale du marché. Ce ralentissement a déjà conduit à des retraits majeurs, comme celui de l’allemand RWE d’un projet phare en Namibie, ou à la mise en pause de mégaprojets, à l’image du mauritanien “Aman” de CWP Global, faute d’acheteurs. Sans garanties de marché, les financements nécessaires ne se matérialiseront pas.
Face à cette impasse, le rapport de l’EIC préconise un changement radical de paradigme. Il recommande aux gouvernements et aux développeurs d’abandonner la logique des mégaprojets de plusieurs gigawatts, trop risqués et coûteux, au profit d’installations plus modestes et modulaires. Ces projets de plus petite échelle pourraient être construits plus rapidement, desservir des marchés de niche locaux ou régionaux, et nécessiter des investissements initiaux moins prohibitifs, permettant une montée en puissance progressive.
Cette approche incrémentale pourrait aussi permettre de construire pas à pas l’écosystème industriel et les compétences locales qui font aujourd’hui défaut. L’Égypte, avec son exigence de 20% de contenu local, montre la voie d’une intégration progressive. Le développement de l’hydrogène vert en Afrique ne pourra être durable s’il se limite à l’exportation de molécules vertes sans créer de valeur ajoutée sur le continent, notamment pour décarboner ses propres industries lourdes.
En définitive, la trajectoire actuelle, basée sur une anticipation excessive de la demande européenne, mène droit à une vaste déception. La réussite de la filière africaine d’hydrogène vert dépendra désormais de sa capacité à ancrer ses projets dans une réalité économique viable, à construire des partenariats équitables et à intégrer sa production dans une stratégie plus large de transition énergétique et de développement industriel continental. Le temps des annonces spectaculaires est révolu ; place maintenant à la rigueur et au pragmatisme.



