L’Afrique devra former, recruter et déployer 6,1 millions de professionnels de la santé supplémentaires d’ici 2030 pour atteindre une couverture sanitaire universelle minimale. Ce chiffre colossal, avancé par le Centre africain de prévention et de contrôle des maladies (Africa CDC) dans un rapport publié fin janvier 2026, révèle l’ampleur du fossé séparant les systèmes de santé actuels des objectifs de développement du continent. Ce déficit criant de personnel qualifié constitue le principal frein à l’accès aux soins pour des centaines de millions d’Africains.
Cette pénurie structurelle touche toutes les catégories de personnel médical. Pour parvenir à une couverture sanitaire complète, l’Afrique aurait besoin, selon la modélisation de l’Africa CDC, d’une densité de 11,1 médecins et de 83,77 infirmières et sages-femmes pour 10 000 habitants, contre des niveaux bien inférieurs aujourd’hui. L’étude précise que seuls trois pays, le Rwanda, le Botswana et le Cap-Vert, respectent actuellement l’engagement pris en 2001 dans la Déclaration d’Abuja de consacrer 15% de leur budget national à la santé. Cette carence alimente un phénomène massif et coûteux : le tourisme médical, qui a drainé hors du continent près de 2400 milliards de dollars selon la Banque africaine de développement.
Tableau : Densité modélisée du personnel nécessaire pour atteindre la couverture santé universelle
| Densité pour 10 000 personnes nécessaire pour atteindre 70% de couverture santé | Densité pour 10 000 personnes nécessaire pour atteindre 1000% de couverture santé | |
| Docteurs | 7.77 | 11.10 |
| Médecins généralistes | 4.33 | 6.19 |
| Spécialistes | 3.44 | 4.91 |
| Infirmières et sage-femmes | 58.64 | 83.77 |
| Pharmaciens | 14.72 | 21.03 |
| Techniciens de laboratoire | 14.0 | 20.00 |
| Agents de santé communautaire | 25.34 | 36.20 |
| Épidémiologistes de terrain | 0.05 | 0.07 |
| Informaticiens sanitaires | 0.05 | 0.07 |
| Autres | 13.88 | 19.83 |
Source : Africa CDC
Cette crise des ressources humaines s’inscrit dans un contexte de sous-financement chronique et de fragilité des systèmes de santé hérités de l’époque post-coloniale. L’architecture sanitaire de nombreux États, déjà faible, a été mise sous tension extrême par des décennies de plans d’ajustement structurel, une faible priorisation budgétaire et des chocs épidémiques récurrents, du VIH/sida à Ebola et au Covid-19. Le manque d’investissements dans la formation, les infrastructures et les rémunérations a créé un terreau fertile pour la “fuite des cerveaux” médicale, où les professionnels formés à grands frais sur le continent partent exercer dans des systèmes mieux dotés, laissant derrière eux des services en sous-effectif permanent.
Pour inverser cette tendance, l’Africa CDC propose une refonte complète du raisonnement en présentant la santé non comme une charge, mais comme un investissement stratégique à long terme, aligné sur l’Agenda 2063 de l’Union africaine. Le rapport modélise trois scénarios. Le scénario ambitieux, visant une couverture universelle totale d’ici 2063, nécessiterait un investissement cumulé de 20 000 milliards de dollars, mais générerait des bénéfices économiques estimés à 410 000 milliards de dollars, soit un retour sur investissement de 19,4 dollars pour chaque dollar dépensé. Cette approche vise à convaincre les dirigeants africains de la rentabilité économique et sociale d’un choc d’investissement massif dans leur capital humain sanitaire.
Tableau : Coût de formation supérieure (en USD)
| Statu quo | Modéré | Ambitieux | |
| Médecins généralistes | 1,6 milliard | 41 milliards | 64,4 milliards |
| Spécialistes | 467 millions | 39,8 milliards | 59,9 milliards |
| Infirmières et sages-femmes | 8,9 milliards | 408,3 milliards | 610,7 milliards |
| Techniciens de laboratoire | 1,4 milliard | 121,6 milliards | 178,3 milliards |
| Agents de santé communautaires | 4,5 milliards | 46,5 milliards | 69,6 milliards |
| Épidémiologistes de terrain | 69 millions | – | 170 millions |
| Informaticiens sanitaires | 276 millions | – | 296 millions |
| Ingénieurs biomédicaux | 69 millions | 6,6 milliards | 9,7 milliards |
Source : Africa CDC
Le défi ne se limite pas à former des cohortes de soignants. La rétention de ces talents sur le continent est l’autre versant critique de l’équation. Le rapport intègre un taux d’émigration annuel de 3% dans ses projections, tout en reconnaissant que ce chiffre pourrait être sous-estimé. Des enquêtes récentes citées par l’Africa CDC révèlent qu’en moyenne, 42,2% des professionnels de la santé dans six pays sondés envisageaient d’émigrer. La perte économique cumulée liée à cet exode pourrait atteindre 1400 milliards de dollars d’ici 2063 dans un scénario de statu quo. Sans politiques de rétention crédibles, incluant des salaires compétitifs, de bonnes conditions de travail et des perspectives de carrière, l’effort de formation risque de continuer à profiter principalement aux systèmes de santé des pays riches.
Au-delà des chiffres, ce rapport constitue un test de souveraineté pour les États africains. Il met en lumière la dépendance excessive de nombreux systèmes de santé à l’aide extérieure et la faiblesse des financements domestiques. L’Africa CDC note qu’en République centrafricaine, au Tchad ou en République démocratique du Congo, la contribution publique représente moins de 10% du financement total de la santé. L’atteinte des objectifs de couverture universelle dépendra donc de la capacité des gouvernements à reprendre la main sur la planification sanitaire, à augmenter la mobilisation des ressources internes et à protéger les budgets sociaux dans la durée. La résolution de l’équation sanitaire africaine passe ainsi par un choix politique fondamental et une gouvernance renforcée.



