Un nouveau projet de loi examiné à Washington prévoit d’imposer des sanctions ciblées contre des personnalités nigérianes accusées de « violations de la liberté religieuse ». Porté par des élus républicains, le texte vise explicitement des dirigeants peuls et un opposant politique majeur, et pourrait contraindre le département d’État à livrer un rapport détaillé sur la réponse d’Abuja face aux violences intercommunautaires.
Le projet de loi sur « la liberté religieuse et la responsabilité au Nigeria » a été introduit par les députés Riley Moore et Chris Smith, figures de proue de la lutte contre les persécutions des chrétiens dans le monde. En cas d’adoption, le secrétaire d’État américain serait tenu de produire une évaluation exhaustive des efforts du gouvernement fédéral pour endiguer les tueries. Mais le volet le plus sensible du texte est celui qui autorise l’exécutif à geler les avoirs et à interdire de séjour aux États-Unis toute personne jugée complice de ces violences. Sont déjà cités les dirigeants des deux principales associations d’éleveurs peuls, Miyetti Allah, ainsi que l’ancien gouverneur de l’État de Kano, Rabiu Kwankwaso, pour avoir introduit la charia dans sa région en 2000.
Cette initiative parlementaire s’inscrit dans un climat de surenchère politique aux États-Unis, où les milieux conservateurs et évangéliques exercent une pression croissante sur l’administration. En octobre, Donald Trump lui-même avait dénoncé un « génocide » des chrétiens au Nigeria, reprenant à son compte des accusations relayées par des ONG proches de ces cercles. Depuis des années, la « ceinture médiane » du Nigeria est le théâtre d’affrontements meurtriers entre agriculteurs sédentaires, majoritairement chrétiens, et éleveurs nomades peuls, souvent musulmans. Si les motivations religieuses sont parfois invoquées, les experts locaux et les autorités nigérianes soulignent que ces violences trouvent leur origine dans une compétition féroce pour l’accès à l’eau et aux pâturages, exacerbée par la désertification et la croissance démographique.
L’adoption de ce texte, encore incertaine, ouvrirait une nouvelle brèche diplomatique entre Washington et Abuja. Le gouvernement du président Bola Tinubu, qui nie fermement toute lecture génocidaire de la crise, pourrait voir dans ces sanctions une ingérence inacceptable. Pour les communautés peules, la stigmatisation est déjà palpable. Baba Ousmane Ngelzarma, président de l’Association des éleveurs Miyetti Allah, a vigoureusement protesté par écrit auprès du Congrès, insistant sur le fait que ses membres « ne se battent pas pour la religion » mais pour la survie de leur bétail. Une éventuelle interdiction de visa visant des figures communautaires risque d’envenimer les tensions identitaires que les autorités peinent à apaiser.
Les implications du projet dépassent la simple question religieuse. En ciblant Rabiu Kwankwaso, l’un des chefs de file de l’opposition, les parlementaires américains ajoutent une dimension politique délicate. Ses partisans dénoncent une « manœuvre » visant à discréditer un adversaire potentiel, rappelant que l’adoption de la charia au début des années 2000 fut un mouvement généralisé dans le Nord musulman. Surtout, le texte propose un financement conjoint américano-nigérian pour l’aide humanitaire aux communautés victimes des violences. Sur le terrain, beaucoup redoutent que cette approche, en accolant l’étiquette de « persécutés » à une seule communauté, ne complexifie la recherche d’une paix durable dans une région où la survie dépend avant tout de la coexistence et de la gestion des ressources naturelles.



