Enceinte de trois mois et demi, Ruth Evelyne Tchicaya Epse Koffi affirme avoir fait une fausse couche dans un couloir des urgences de l’Hôpital Saint-Boniface, à Winnipeg, faute de chambre disponible et de prise en charge rapide. Originaire de Côte d’Ivoire, installée au Manitoba depuis 2023, cette mère de trois enfants dénonce une négligence qu’elle estime inadmissible : attentes prolongées, absence d’interprète francophone, et un sentiment d’abandon total au moment où elle perdait son bébé.
Les faits s’étalent sur plusieurs jours. À la mi-février, Ruth Koffi consulte une première fois les urgences pour des saignements et douleurs abdominales graves. Elle repart après quatre heures et demie sans avoir vu de médecin. Le vendredi 20 mars, ambulance et nouvelle attente : plus de deux heures dans la salle, puis un couloir. Une échographie révèle l’arrêt du cœur fœtal. On lui prescrit une pilule abortive et on la renvoie chez elle. Le lendemain, après avoir pris le médicament, les hémorragies s’intensifient. De retour aux urgences, elle attend quatre heures avant de se retrouver à nouveau dans un couloir, où elle fait sa fausse couche accroupie, au sol, sans intimité, sans lit, sans soins immédiats.
Ce drame individuel s’inscrit dans un problème systémique bien documenté au Canada. Un éditorial de 2024 du Journal de l’Association médicale canadienne rappelle qu’une grossesse sur cinq se termine par une fausse couche, mais que les urgences traitent souvent ces patientes comme des cas secondaires. Le directeur du département d’obstétrique et gynécologie de l’Université d’Ottawa, Sukhbir Singh, affirme que les saignements vaginaux anormaux ou les fausses couches ont été durablement minimisés, conduisant à des délais inacceptables. Il souligne que la perte de sang affecte le cœur et le cerveau, et que l’impact psychologique est systématiquement sous-estimé.
L’enquête provinciale est en cours. Le ministre de la Santé, Uzoma Asagwara, a personnellement parlé avec la patiente et communiqué avec la direction de l’hôpital. Le service des relations avec les patients est mobilisé. Pourtant, aucune garantie de changement structurel n’est encore annoncée. Le Dr Singh est clair : le système n’est pas conçu pour traiter les fausses couches comme des urgences gynécologiques. La société et le système de santé minimisent la souffrance des femmes. Un changement systémique, et non des ajustements à la marge, est nécessaire.
Yasmine Elmi, étudiante en médecine à l’Université McGill et ambassadrice francophone de l’Institut des femmes noires pour la santé, rappelle que les patientes issues de minorités visibles, et notamment les femmes noires, font face à des obstacles supplémentaires : écoute défaillante, douleur moins prise au sérieux, communication entravée. Au Canada, ce racisme institutionnel est enraciné dans une histoire de colonisation, d’esclavage et de discriminations persistantes dans le logement et l’emploi. Pour Ruth Koffi, l’absence de soins en français ou d’interprète a aggravé un sentiment d’abandon déjà insoutenable.
Aujourd’hui, Ruth Koffi souffre encore de séquelles physiques et psychologiques. Elle a perdu l’usage de la parole pendant plusieurs heures après l’hémorragie, a fait deux malaises, dont un ayant nécessité un massage cardiaque. Son mari, Kouamé Roger Koffi, raconte son impuissance : « J’ai eu peur de perdre ma femme. » La famille restée à l’étranger lui a suggéré de rentrer en Côte d’Ivoire. Elle confie : « Quand je passe devant l’hôpital, j’ai peur. C’est un traumatisme. » Les parents témoignent pour que cela n’arrive plus à d’autres, mais Ruth n’a pas encore fait son deuil : « C’est comme si j’avais encore mon bébé avec moi. »
Avec Radio Canada



