L’Argentine est en demi-finale de la Coupe du monde, mais elle y est arrivée sans convaincre, portée par deux fulgurances tardives face à une Suisse réduite à dix et qui a longtemps cru à l’exploit. Après une prolongation haletante à Kansas City, l’Albiceleste l’emporte 3 à 1 et retrouvera l’Angleterre mercredi pour une place en finale. Un choc au goût de revanche, sur fond de génie en berne et de défense vacillante.
Le scénario a tout du remake des matchs où la manière s’efface devant le résultat. Menée au score dès la 10e minute sur une tête d’Alexis Mac Allister, servi par un corner de Lionel Messi, la Suisse a non seulement égalisé par Dan Ndoye (67e), mais elle a surtout tenu tête aux champions du monde en titre jusqu’à l’expulsion de Breel Embolo, auteur d’une simulation grossière sanctionnée par un deuxième carton jaune après intervention vidéo. À 1 à 1 et à dix contre onze, la Nati a plié en deux minutes : Lautaro Martinez (120e+1) puis un chef-d’œuvre de Julian Alvarez (122e) ont scellé le sort d’une équipe suisse qui méritait mieux. L’Argentine, elle, s’en sort par l’orgueil, mais sans jamais dominer.
Ce succès étriqué ne doit pas masquer la fébrilité d’une Albiceleste qui semblait jouer avec le feu. Pendant plus d’une heure, Emiliano Martinez a été le meilleur Argentin, multipliant les interventions décisives face à Embolo, Ndoye ou Xhaka. La première période, notamment, a été un calvaire pour Messi, fantomatique, et pour une défense constamment débordée. L’ouverture du score, sur le deuxième corner consécutif, fut presque un mirage : une occasion cadrée sur l’ensemble des quarante-cinq premières minutes. L’Argentine n’a jamais trouvé son rythme, ses transmissions ont été hachées, ses appels stériles, et seul le métier de son gardien a retardé l’échéance avant que la supériorité numérique ne fasse basculer la balance.
Pour comprendre ce calvaire argentin, il faut rappeler le poids de l’histoire. Tenants du titre, les hommes de Scaloni visent une septième finale mondiale, la troisième victorieuse, et surtout un doublé que plus personne n’a réalisé depuis le Brésil de Pelé en 1962. Mais cette quête d’éternité s’accompagne d’une pression rare, renforcée par l’attente démesurée placée sur les épaules d’un Messi en fin de cycle. De l’autre côté, la Suisse, 72 ans après son dernier quart de finale, jouait sa partition sans complexe, avec une organisation robuste et des transitions vives. Son élimination, cruelle, rappelle que les petites nations ne pardonnent pas l’indiscipline, mais qu’elles peuvent faire vaciller les géants quand l’arbitrage et la lucidité sont au rendez-vous.
Les Three Lions, vainqueurs de la Norvège 2 à 1 après prolongation, se souviennent de 1966 et de ce but controversé en finale, ou du penalty non sifflé en 1986. Au-delà du symbole, le duel promet un choc de styles : le réalisme pragmatique anglais contre le génie intermittent argentin. Mais pour les Sud-Américains, l’inquiétude est tangible : ils ont montré des failles physiques et mentales, et leur dépendance à des éclairs individuels devient inquiétante. L’Angleterre, elle, a montré une solidité collective supérieure, et ses attaquants, rapides et puissants, pourraient exploiter les espaces que les Suisses ont si bien trouvés.
L’expulsion d’Embolo, injuste dans son intention mais juste dans son application, a changé le cours d’un match qui allait vers les tirs au but. Avant ce tournant, la Suisse avait toutes les armes : un bloc bas cohérent, une capacité à accélérer sur les côtés et un Ndoye en feu, auteur d’un but de renard malgré un angle fermé. Leur sort illustre la cruauté du haut niveau, où une seconde d’égarement anéantit 70 minutes de labeur. Mais au-delà du résultat, c’est l’absence de maîtrise argentine qui frappe : les champions du monde ont été sauvés par leur gardien, puis par leur banc, avec Alvarez entré en prolongation. Ce n’est pas le signe d’une équipe souveraine, mais d’une équipe qui survit.
Reste à savoir si ce sursaut tardif, porté par la frappe sublime d’Alvarez (un enroulé du droit limpide), suffira à redonner confiance à un collectif en manque de repères. Les observateurs notent que Messi, avec une dixième passe décisive en Coupe du monde, a encore marqué l’histoire, mais son influence réelle fut minimale. L’Argentine, comme un boxeur groggy, a encaissé les coups avant de placer deux derniers crochets décisifs. Face à l’Angleterre, elle ne pourra pas se permettre cette luxe. Les Anglais, eux, attendent avec gourmandise une équipe qu’ils ont rarement battue en phase finale, mais qu’ils sentent vulnérable. La demi-finale s’annonce comme un test de vérité pour une Albiceleste qui, sans sa maîtrise, pourrait bien voir son rêve de doublé s’envoler dans le stade d’Atlanta.



