La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (Cédéao) a placé le Sénégal au centre de sa gouvernance pour le prochain quadriennat. Réunis à Lungi, en Sierra Leone, les chefs d’État et de gouvernement ont confié la présidence de la Commission de l’organisation au général d’armée Birame Diop, tandis que le président Bassirou Diomaye Faye a été porté à la tête de la Conférence des chefs d’État. Une double investiture qui place Dakar en position de force pour conduire les réformes d’une institution confrontée à des vents contraires.
Le choix du général Birame Diop, ancien ministre des Forces armées et ancien conseiller militaire du Secrétaire général des Nations Unies, n’est pas anodin. Son profil allie une solide expérience des opérations de paix et une connaissance fine des mécanismes de gouvernance internationale, deux atouts cruciaux pour une commission qui peine à endiguer l’insécurité chronique dans la région. Il succède au Gambien Omar Alieu Touray, dont le mandat a été marqué par une succession de crises politiques et sécuritaires sans précédent. Pour Dakar, ce déploiement est une consécration : celle d’une « parole écoutée » et d’un engagement historique en faveur de l’intégration régionale.
Ce renforcement de l’influence sénégalaise intervient à un moment charnière pour l’institution. La Cédéao sort d’une année 2025 particulièrement éprouvante, marquée par les sorties fracassantes du Mali, du Burkina Faso et du Niger, désormais regroupés au sein de la Confédération des États du Sahel (AES). Ce vide géopolitique a fragilisé l’édifice communautaire, remettant en cause sa capacité à imposer l’ordre constitutionnel dans la région. C’est dans ce contexte que l’ancien président de la Commission, Omar Alieu Touray, a appelé les dirigeants à un « tournant important », plaidant pour un « Pacte pour l’avenir » ambitieux, incluant la relance du commerce intrarégional et la création d’un marché numérique unique.
La double casquette de Dakar est perçue comme un signal fort adressé aux partenaires et aux détracteurs de l’organisation. Le président Bassirou Diomaye Faye, désormais président en exercice de la Conférence, a d’ores et déjà posé ses priorités pour ce mandat. Parmi celles-ci figurent l’opérationnalisation urgente de la Force régionale de lutte contre le terrorisme, un dossier qui traîne depuis des années par manque de moyens et de volonté politique, ainsi que la recherche d’une autonomie financière accrue pour réduire la dépendance de l’institution vis-à-vis des bailleurs externes. Il s’agit d’une condition sine qua non pour garantir la souveraineté de la Cédéao face aux ingérences extérieures.
Alors que le Sénégal occupera simultanément la présidence de la Commission et de la Conférence, les regards se tournent vers la capacité du général Birame Diop à incarner une rupture avec les atermoiements du passé. Le pari est risqué : l’exécutif communautaire devra naviguer entre les exigences de la rigueur budgétaire, les pressions sécuritaires et les négociations tendues avec les pays de l’AES. Les prochains mois seront décisifs pour définir les contours de la nouvelle relation entre les deux entités ouest-africaines, un sujet brûlant qui conditionne l’avenir même de l’intégration sous-régionale.
Si l’expertise diplomatique du général Diop est saluée, sa nomination suscite une attente forte. Il devra faire la preuve d’une indépendance d’esprit pour mener à bien les réformes structurelles, notamment la hausse du commerce intrarégional à 40 % d’ici 2035, un objectif jugé ambitieux voire utopique par certains observateurs. Sa feuille de route, encore floue, devra rapidement se concrétiser pour convaincre les partenaires historiques de l’organisation. La réussite de ce mandat double est indissociable de la capacité de Dakar à concilier les intérêts nationaux et la vision collective d’une Cédéao réunifiée et puissante.
Enfin, ce repositionnement de Dakar s’inscrit dans une dynamique plus large de recomposition diplomatique en Afrique de l’Ouest. Alors que l’influence française décline et que les puissances émergentes cherchent de nouveaux relais, le Sénégal s’impose comme un partenaire incontournable. La durée du mandat du général Diop (2026-2030) coïncidera avec l’échéance des grands projets de l’Agenda 2063 de l’Union africaine, ce qui donne une dimension continentale à cette nomination. Dakar sera-t-il à la hauteur du défi pour réinventer une Cédéao en crise et réconcilier les frères ennemis du Sahel ? La réponse se jouera dans les mois à venir, sous la pression d’une actualité qui ne laisse aucun répit à ses nouveaux dirigeants.



