Au Cameroun, la coexistence de deux mégaprojets de raffineries de pétrole, l’un à Limbe porté par le ministère des Finances, l’autre à Kribi défendu par la Société nationale des hydrocarbures (SNH), suscite de vives interrogations. Sept ans après l’incendie dévastateur de la Sonara, le gouvernement semble vouloir jouer sur deux tableaux, sans qu’une vision claire ne se dégage. Pourtant, la question fondamentale reste entière : un pays dont la production pétrolière s’effondre depuis une décennie peut-il justifier un double investissement de 1 300 milliards de francs CFA, alors même que le Nigeria voisin vient d’inaugurer la raffinerie géante de Dangote à Lekki ?
Chaque projet affiche la même ambition : raffiner localement le brut camerounais pour réduire les importations de carburant et, in fine, faire baisser les prix à la pompe. Mais cette promesse se heurte à une réalité physique et comptable. La production nationale de pétrole, qui a culminé à 160 000 barils par jour dans les années 2000, peine aujourd’hui à dépasser les 70 000 barils. À ce rythme, dans cinq à dix ans, les gisements historiques seront largement épuisés. Dès lors, comme le souligne le consultant Robert Mouthe Ambassa, membre du comité central du parti au pouvoir, ces raffineries devraient très vite se tourner vers le marché international pour s’approvisionner en brut, annihilant tout espoir de baisse des prix et transformant l’objectif en illusion.
Ce double projet survient dans un environnement régional et budgétaire déjà tendu. La raffinerie Dangote, au Nigeria, avec sa capacité de 650 000 barils par jour, est en train de bouleverser les équilibres ouest-africains en produisant à des coûts que peu de concurrents peuvent égaler. Par ailleurs, le Cameroun est sous pression de ses bailleurs de fonds, qui exigent une réduction des subventions aux carburants et une meilleure gestion des dépenses publiques. La dette publique, qui avoisine 45 % du PIB, grève déjà l’essentiel des recettes fiscales. Dans ce contexte, l’absence de coordination entre les deux projets, portés par des entités publiques distinctes, apparaît comme un signal d’alarme pour les observateurs, qui y voient davantage une réponse politique qu’une stratégie industrielle cohérente.
À court terme, les promoteurs avancent des études de faisabilité et des promesses d’emplois pour justifier ces investissements. Mais les perspectives économiques restent sombres. Si les deux raffineries voyaient le jour, elles devraient non seulement se faire concurrence entre elles, mais aussi affronter le mastodonte nigérian sur un marché régional déjà saturé. L’expert Charles Menye, président du Comité citoyen de vigilance financière Cemac, met en garde : une raffinerie non compétitive peut faire faillite en deux ou trois ans, laissant derrière elle des dettes colossales que les générations futures devront rembourser. Sans une stratégie nationale claire et une évaluation rigoureuse des risques, le Cameroun risque de transformer ce qui se veut un remède en poison budgétaire.
Les interrogations ne portent pas seulement sur la viabilité économique, mais aussi sur la gouvernance. Pourquoi deux projets parallèles alors qu’une seule raffinerie, bien dimensionnée et modernisée, pourrait suffire ? Certains analystes évoquent des luttes d’influence entre les ministères et les sociétés publiques, chacune cherchant à garder la main sur un dossier stratégique. D’autres pointent du doigt l’absence d’un débat national transparent sur les choix énergétiques du pays. Charles Menye résume l’inquiétude citoyenne : « Est-ce que ce n’est pas une réponse aux bailleurs de fonds ? Il ne faudrait pas que le remède devienne le poison. » En l’état, aucun document public ne démontre que les scénarios de risque, y compris la concurrence avec Dangote, ont été sérieusement pris en compte.
Au-delà des chiffres, ce dossier révèle un mal plus profond : l’absence de planification énergétique à long terme au Cameroun. Alors que la transition vers les énergies renouvelables s’impose dans le monde, le pays semble vouloir miser sur des infrastructures pétrolières lourdes, dont la rentabilité est hypothétique. Les générations futures hériteront non seulement d’une dette alourdie, mais aussi d’actifs potentiellement obsolètes. Pour les Camerounais, qui subissent déjà des prix à la pompe élevés, le risque est grand de payer deux fois : une première fois via les emprunts publics, une seconde via des carburants qui ne seront jamais moins chers. Comme le rappelle Robert Mouthe Ambassa, « vous ne pouvez pas avoir deux véhicules dans votre parking sans carburant, car les deux véhicules ne vont pas circuler ». Une métaphore qui, dans ce dossier, prend tout son sens.



