Bassirou Diomaye Faye, tout juste investi à la présidence en exercice de la Cédéao, a posé le pied à Bamako mardi pour une visite d’amitié et de travail. Cette rencontre avec le général Assimi Goïta, maître de la transition malienne, n’a rien d’une simple formalité protocolaire. Elle constitue le tout premier déplacement régional du chef de l’État sénégalais depuis qu’il a hérité, le 19 juillet à Freetown, des rênes d’une organisation ouest-africaine en pleine crise existentielle. Le symbole est fort, et le calendrier ne doit rien au hasard : c’est désormais à Dakar qu’il revient de tenter de recoller les morceaux entre l’institution communautaire et les juntes militaires du Sahel.
Ce déplacement n’est pourtant pas une première pour Diomaye Faye au Mali. Le 30 mai 2024, deux mois à peine après son élection, il avait déjà foulé le sol bamakois pour un voyage bilatéral centré sur la sécurité et la préservation des liens historiques entre les deux pays. Mais cette fois, le contexte a changé de nature. Le président sénégalais ne parle plus seulement au nom de Dakar ; il s’exprime désormais comme le porte-voix d’une Cédéao que le Mali, le Burkina Faso et le Niger ont quittée avec fracas pour fonder leur propre Confédération des États du Sahel (AES). À Bamako, il ne viendra pas avec des ultimatums, mais avec une main tendue, même si celle-ci est scrutée comme un test de crédibilité.
La visite survient à un moment charnière. La rupture entre l’AES et la Cédéao n’est plus une menace, mais une réalité politique et diplomatique. En quittant l’organisation, les trois pays dirigés par des colonels ont non seulement claqué la porte, mais ils ont aussi redessiné la carte des alliances régionales en se tournant ostensiblement vers Moscou et en marginalisant Paris. Dans ce climat, la Cédéao apparaît affaiblie, divisée, et son rôle de garant de la stabilité régionale est mis à mal. Le Sénégal, qui vient de prendre la tête de l’organisation et de sa commission avec le général Birame Diop, se retrouve en première ligne pour tenter d’éviter une balkanisation définitive de l’espace ouest-africain.
L’enjeu de ce rendez-vous est donc colossal. Diomaye Faye plaide pour une Cédéao financièrement autonome, une mutualisation accrue des moyens sécuritaires et une force régionale antiterroriste enfin opérationnelle. Mais ces intentions louables se heurtent à une réalité brutale : l’AES ne veut plus entendre parler d’un retour dans le giron communautaire, du moins pas aux conditions actuelles. La présidence sénégalaise pourrait servir de tremplin pour une refonte des relations, peut-être sous la forme d’un accord de coexistence ou de coopération parallèle, plutôt qu’une réintégration pure et simple. Mais pour cela, il faudra convaincre les généraux de Bamako, Ouagadougou et Niamey que l’organisation peut évoluer sans perdre la face.
Derrière cette visite, se joue aussi une partie interne au Sénégal. En prenant ce risque diplomatique précoce, Diomaye Faye envoie un signal fort à ses pairs ouest-africains : il entend incarner une rupture, une méthode fondée sur le dialogue direct plutôt que sur les sanctions économiques qui ont échoué par le passé. Mais ce pari est dangereux. S’il échoue, il renforcera la position des détracteurs de la Cédéao, qui verront dans cette tentative un aveu d’impuissance. S’il réussit, il redonnera une légitimité nouvelle à une organisation en quête de sens. Les prochaines semaines diront si cette main tendue est une vraie poignée de main ou un simple geste politique sans lendemain.
En réalité, Diomaye Faye n’est pas un médiateur neutre. Il est le représentant d’une institution que les militaires sahéliens considèrent comme hostile. Sa marge de manœuvre est étroite, et son discours sur l’intégration régionale et la paix devra convaincre des interlocuteurs qui ont fait de la souveraineté nationale leur cheval de bataille. Ce premier test est d’autant plus périlleux qu’il n’y aura pas de seconde chance. Si la porte de Bamako se referme, c’est tout un équilibre régional qui pourrait s’effondrer, laissant le champ libre à d’autres puissances extérieures pour modeler l’avenir du Sahel à leur avantage.



