En l’espace de quelques jours, trois homicides violents ont ensanglanté Bamenda et sa périphérie, ravivant les craintes d’une population prise en étau entre groupes armés et forces de défense. La capitale de la région du Nord-Ouest, foyer historique de la contestation séparatiste, est de nouveau le théâtre d’exactions qui témoignent de l’impuissance des autorités à endiguer une violence devenue structurelle. Ces derniers faits ne sont ni isolés ni spontanés : ils s’inscrivent dans une logique de prédation et de règlements de comptes que seule la prolifération des armes à feu rend possible.
Le premier incident survient vendredi dernier, lorsqu’un convoi de personnes revenant d’obsèques est la cible d’une attaque kidnapping. L’un des passagers, blessé par balle, décède peu après. Deux autres victimes sont découvertes dans des circonstances tout aussi macabres : l’une, lundi matin, rouée de coups mortels ; l’autre, abattue en rentrant de son travail. Ces meurtres, bien que distincts dans leur exécution, partagent un même terreau : l’omniprésence d’armes de guerre en circulation, héritage direct d’un conflit qui n’en finit pas de dévoyer les rapports sociaux dans cette partie du pays.
Pour comprendre cette dégradation, il faut replacer ces événements dans le contexte d’une crise qui a éclaté en 2016. La revendication initiale des avocats et enseignants anglophones pour une meilleure représentation s’est rapidement transformée en insurrection armée, réprimée par une réponse militaire tout aussi brutale. Dix ans plus tard, aucune solution politique durable n’a vu le jour. Les régions du Nord-Ouest et du Sud-Ouest vivent sous un régime de violence endémique, où les Forces de défense et de sécurité côtoient des groupes séparatistes fragmentés, tandis que des milices d’autodéfense et des bandes criminelles brouillent les lignes. Ce vide sécuritaire est le principal carburant de la violence actuelle.
Les perspectives de court terme ne laissent entrevoir aucune accalmie. Comme le souligne Fon Nsoh, coordinateur de l’ONG Cominsud, l’imprévisibilité est devenue la règle. Les enlèvements en plein jour, les extorsions et les assassinats ciblés se multiplient, alimentés par une économie de guerre où les armes servent autant à financer les rébellions qu’à régler des comptes personnels. L’activiste met en garde contre une décennie supplémentaire de violences sans vainqueur, où seules les familles des victimes continueront de payer le prix d’une guerre oubliée. À moins d’une initiative politique majeure, le scénario du statu quo reste le plus probable.
La visite annoncée de l’archevêque de Canterbury, Sarah Mullaly, à Yaoundé à partir de vendredi, près de quatre mois après le passage du pape Léon XIV à Bamenda, illustre les espoirs placés dans la médiation religieuse. Mais pour la société civile, ces voyages diplomatiques, bien que symboliquement forts, peinent à produire des effets concrets sur le terrain. Les appels à la paix, répétés à chaque venue d’une personnalité internationale, ne se traduisent ni par un désarmement, ni par un dialogue inclusif. Ils soulignent plutôt l’impuissance des acteurs locaux et le désintérêt apparent de la communauté internationale pour une résolution politique de la crise.
Cette résignation est précisément ce que dénonce Fon Nsoh, dont l’ONG organise une rencontre ce jeudi à Bamenda pour sortir de cette fatalité. Il insiste sur la nécessité de “reconstruire de l’intérieur” et de trouver des solutions endogènes, alors que les armes continuent de circuler librement. Son constat est sans appel : l’insécurité n’est que le symptôme d’un État qui a délégué sa souveraineté à des groupes armés, et dont l’absence de projet politique nourrit l’impunité. Tant que la question anglophone sera traitée comme un problème sécuritaire plutôt que politique, Bamenda restera prisonnière d’une logique de violence qui n’épargne ni les civils, ni les espoirs de paix.



