Cinq soldats kényans ont été tués mercredi dans le comté de Mandera, dans l’est du Kenya, lors d’échanges de tirs avec des combattants du groupe jihadiste Al-Shabaab. L’annonce a été faite par la police locale, confirmant une nouvelle escalade dans cette région frontalière de la Somalie, régulièrement théâtre d’incursions meurtrières. Ces soldats appartenaient à une unité lancée à la poursuite des insurgés après des attaques précédentes attribuées au mouvement. L’opération de riposte a tourné au drame, portant à sept le nombre de militaires kényans tués dans ce secteur depuis le début du mois.
Selon les autorités kényanes, un véhicule blindé envoyé en renfort a également été visé par un engin explosif improvisé (IED) alors qu’il se rendait sur les lieux de l’accrochage initial. Aucun décès n’a été enregistré dans cette embuscade secondaire, mais la destruction du blindé illustre la capacité opérationnelle persistante des shebab à mener des attaques complexes, combinant tirs directs et engins piégés. La zone de Mandera, corridor aride et poreux, est un point névralgique où les jihadistes circulent avec une relative aisance, exploitant les failles d’une surveillance frontalière longtemps jugée insuffisante. Pour Nairobi, cet incident est un rappel brutal que la menace n’a pas été éradiquée, malgré des années de présence militaire en Somalie.
Les shebab, affiliés à Al-Qaïda, mènent depuis 2006 une insurrection sanglante contre le gouvernement fédéral somalien, avec des ramifications régionales. Le Kenya, qui a intégré la force de l’Union africaine en Somalie en 2011 (alors l’AMISOM, devenue AUSSOM), paie un lourd tribut : attaques de centres commerciaux, enlèvements, et raids transfrontaliers comme celui-ci. La région de Mandera, majoritairement peuplée de communautés pastorales, est un terrain de prédilection pour les jihadistes, qui y trouvent des complicités locales et des routes de ravitaillement. Historiquement, les gouvernements successifs de Nairobi ont oscillé entre fermeté sécuritaire et tentatives de dialogue, sans parvenir à tarir les sources logistiques et idéologiques du groupe.
Ces nouvelles violences interviennent à la veille d’un sommet régional de haut niveau consacré à l’avenir de l’AUSSOM, la mission de soutien et de stabilisation de l’Union africaine en Somalie. Les chefs d’État des pays contributeurs – Kenya, Ouganda, Burundi, Djibouti, Éthiopie, Égypte et Somalie – doivent se pencher sur les modalités d’une transition sécuritaire, alors que les troupes africaines peinent à contenir la guérilla. L’ordre du jour inclut également le financement de la mission, menacé par des coupes budgétaires, et la montée en puissance de l’armée somalienne, encore fragile. La pression est forte sur le président kényan William Ruto, qui devra justifier à ses pairs la persistance des pertes tout en plaidant pour un maintien des effectifs.
Des sources sécuritaires kényanes, sous couvert d’anonymat, confient que les shebab ont changé de tactique ces derniers mois : multiplication des embuscades de faible ampleur, recours accru aux IED, et ciblage préférentiel des convois de ravitaillement. Une stratégie d’usure, destinée à saper le moral des troupes et à alourdir le coût politique de la présence kényane en Somalie. Parallèlement, des experts en contre-terrorisme, comme le chercheur Omar Mahmood de l’International Crisis Group, soulignent que les frappes aériennes américaines et turques ont certes éliminé des cadres, mais n’ont pas réduit la capacité de nuisance du réseau, qui recrute encore parmi les jeunes désœuvrés des deux côtés de la frontière.
À Mandera, les habitants redoutent une répression militaire qui aggraverait les tensions communautaires, déjà vives entre éleveurs et forces de l’ordre. Des élus locaux appellent à des patrouilles mixtes associant police, armée et civils armés, mais la défiance reste élevée. L’attaque de mercredi, si elle renforce l’argument d’un durcissement militaire, pourrait aussi alimenter un débat jusqu’ici confiné aux cercles diplomatiques : la mission africaine en Somalie doit-elle évoluer vers une force plus légère, davantage axée sur le renseignement et les opérations spéciales, plutôt que sur des déploiements massifs ? À l’heure où le sommet régional s’ouvre, cette question, longtemps éludée, s’impose avec une crudité nouvelle.



