Face à la multiplication des violences xénophobes sur son sol, qui ont causé plusieurs morts et contraint des dizaines de milliers de personnes à fuir leurs foyers, l’Afrique du Sud propose l’organisation d’un dialogue continental sur les migrations. Pretoria souhaite que l’Union africaine convoque une conférence panafricaine pour aborder, non plus seulement les exactions commises dans la nation arc-en-ciel, mais les causes structurelles du rejet des migrants à l’échelle du continent. Une main tendue qui, sous des airs de solution collective, cache une manœuvre diplomatique assumée : éviter que le débat ne se focalise sur l’Afrique du Sud.
Le gouvernement sud-africain persiste à ne pas qualifier les événements récents de « xénophobie », un terme qu’il juge réducteur et contre-productif. Par la voix de son département des Relations internationales, il invite plutôt à une réflexion commune sur « les causes profondes du sentiment antimigrant » et sur une approche continentale coordonnée. Cette proposition, officiellement présentée comme une avancée pour la gouvernance migratoire, intervient alors que les violences ont déjà fait des victimes parmi les ressortissants nigérians, ghanéens ou zimbabwéens, et que des milliers de déplacés vivent dans des conditions précaires, frôlant la crise humanitaire.
L’Afrique du Sud n’en est pas à son premier épisode de violences anti-étrangers. Depuis les émeutes de 2008, qui avaient fait plus de soixante morts, le pays est régulièrement secoué par des poussées de rejet des migrants, souvent instrumentalisées par des acteurs locaux dans un contexte de chômage endémique et d’inégalités extrêmes. Pourtant, Pretoria a toujours résisté à la pression diplomatique, y compris face aux condamnations fermes du Nigeria ou du Ghana. Aujourd’hui, avec cette proposition de dialogue continental, l’exécutif sud-africain tente de briser le tête-à-tête accusateur en déplaçant le curseur vers une responsabilité partagée, tout en rappelant que l’Afrique du Sud accueille déjà des millions de migrants, bien plus que ses voisins.
Reste à savoir si cette initiative sera prise au sérieux par l’Union africaine, qui peine déjà à faire appliquer son propre agenda sur la libre circulation des personnes. Une conférence panafricaine sur les migrations pourrait toutefois offrir une tribune pour aborder des sujets longtemps éludés : les déséquilibres économiques entre États, les politiques d’accueil inégales, ou encore les réseaux de trafiquants qui exploitent les routes migratoires. Mais elle risque aussi de se transformer en forum de règlements de comptes, chaque pays venant pointer du doigt les défaillances de ses voisins. Pour l’Afrique du Sud, l’enjeu est clair : sortir de la position d’accusée sans pour autant changer sa politique intérieure, marquée par une répression croissante des immigrés sans papiers.
Le ministre sud-africain des Affaires étrangères l’a laissé entendre : il ne s’agit pas de laisser le continent « débattre uniquement de la situation sud-africaine », ce qui reviendrait à « prendre un pays pour cible ». Derrière cette rhétorique de l’élargissement, c’est une opération de déminage diplomatique qui se joue. Les autorités de Pretoria savent que leurs partenaires africains, exaspérés par les images de violences et les expulsions sommaires, commencent à durcir leur ton. En proposant un cadre collectif, l’Afrique du Sud espère à la fois gagner du temps et diluer la pression dans un discours de solidarité continentale, habilement teinté de panafricanisme.
Mais ce grand dialogue risque de buter sur une contradiction fondamentale : l’Afrique du Sud est à la fois le principal moteur économique du continent et le pays où le discours anti-migrants est le plus audible dans l’espace public, y compris au sein de certaines franges du pouvoir. Tant que Pretoria ne reconnaîtra pas clairement la dimension xénophobe des violences, ni ne s’engagera à protéger effectivement les étrangers sur son territoire, sa proposition de dialogue sera perçue comme une esquive. Les associations locales et les organisations panafricaines de défense des droits humains dénoncent déjà ce qu’elles considèrent comme une tentative de noyer le poisson, alors que des familles déplacées vivent encore dans des abris de fortune, sans perspective de retour ni de réparation.



