Alors que la consommation du continent a presque doublé sa production entre 2023 et 2025, un partenariat inédit vient d’être scellé pour inverser la courbe. Le 21 juillet dernier, le Centre du riz pour l’Afrique (AfricaRice) et la Fondation africaine pour les technologies agricoles (AATF) ont signé un protocole d’accord de cinq ans visant à accélérer l’adoption des innovations agricoles dans la filière. L’enjeu est clair : transformer les laboratoires en champs productifs pour réduire la facture des importations, estimée à plusieurs milliards de dollars chaque année.
D’un côté, AfricaRice apporte sa maîtrise de la sélection variétale et des solutions adaptées aux écosystèmes africains, souvent marqués par des contraintes hydriques et pédologiques sévères. De l’autre, l’AATF dispose d’un réseau éprouvé de diffusion technologique auprès des petits exploitants dans 32 pays. L’objectif chiffré est ambitieux : faire passer les rendements moyens, actuellement inférieurs à 2 tonnes par hectare, vers des niveaux plus proches de la moyenne mondiale de 3 tonnes. Car sans ce bond qualitatif, toute augmentation des superficies cultivées restera insuffisante face à une démographie galopante.
Entre 2023 et 2025, la consommation annuelle de riz a atteint 45,3 millions de tonnes, tandis que la production plafonnait à 27,6 millions de tonnes. Ce gouffre de près de 18 millions de tonnes est comblé par des importations massives en provenance d’Asie du Sud-Est, principalement d’Inde, de Thaïlande, du Vietnam et du Pakistan. Cette dépendance expose les économies africaines aux chocs des prix mondiaux et aux aléas des politiques d’exportation des pays fournisseurs, comme l’a rappelé l’interdiction indienne sur certaines variétés en 2023. Historiquement, la faiblesse des investissements dans les infrastructures rurales et la recherche agronomique a maintenu le continent dans une position de consommateur passif.
Selon les Perspectives agricoles de l’OCDE et de la FAO, la consommation par habitant en Afrique devrait passer de 26 kg à 29,6 kg par an d’ici 2035, soit une progression annuelle de 1 %. À l’échelle mondiale, la croissance future de la production céréalière reposera davantage sur l’amélioration des rendements que sur l’expansion des terres cultivées, dont le rythme d’extension ralentit. Pour l’Afrique, cela signifie qu’elle ne pourra pas simplement « rattraper » son retard en défrichant davantage ; elle devra intensifier ses pratiques. Le partenariat AfricaRice-AATF arrive donc à un moment charnière, où la marge de manœuvre se réduit et où chaque année perdue accroît la vulnérabilité des populations.
Le directeur général d’AfricaRice, Baboucarr Manneh, a souligné l’importance de la mécanisation pour réduire la pénibilité du travail et améliorer la qualité du riz local. Or, dans de nombreuses régions, la riziculture demeure manuelle, ce qui limite les surfaces exploitables et la compétitivité face aux importations subventionnées. Le développement d’équipements adaptés – pour le désherbage, la récolte ou le battage – constitue un levier essentiel, mais il suppose un accès au crédit et à la formation que les petits producteurs n’ont pas toujours.
L’expérience des deux dernières décennies montre que de nombreuses variétés performantes développées par AfricaRice sont restées confinées dans les instituts de recherche, faute de systèmes semenciers nationaux viables et de vulgarisation agricole efficace. Le nouveau protocole d’accord tente de briser ce plafond de verre en impliquant l’AATF, dont le modèle repose sur des partenariats public-privé et des plateformes d’innovation multipartites. Mais ce pari ne pourra être gagné que si les gouvernements africains s’engagent parallèlement à renforcer les infrastructures de stockage, à stabiliser les marchés locaux et à protéger les producteurs contre les importations de dumping.
La recherche a les solutions, l’innovation technologique existe, mais leur mise à l’échelle se heurte à la fragmentation des politiques agricoles et à l’étroitesse des budgets alloués à l’agriculture. Si les dirigeants africains considèrent réellement la souveraineté alimentaire comme une priorité stratégique, ils devront non seulement soutenir ce type d’initiative, mais aussi créer un environnement favorable où l’agriculteur, premier maillon de la chaîne, aura les moyens de passer de la survie à l’entreprise. Dans le cas contraire, l’Afrique continuera de payer le prix fort pour une denrée qu’elle pourrait produire elle-même.



