Alors que les dirigeants ouest-africains, réunis à Lungi en Sierra Leone, ont réaffirmé leur feuille de route pour un lancement progressif de la monnaie unique ECO en 2027, la Guinée oppose une fin de non-recevoir sur le principe d’une substitution immédiate de sa devise nationale. À travers la voix du président Mamadi Doumbouya, Conakry réaffirme avec fermeté que le franc guinéen restera le pivot de sa stratégie économique, quitte à freiner l’intégration monétaire régionale. Dans le même mouvement, le pays a obtenu un siège au sein de la Task Force présidentielle dédiée au programme de l’ECO, une position paradoxale qui lui permet de peser sur les négociations sans pour autant renoncer à sa liberté de manœuvre.
Lors du Conseil des ministres du 30 juillet 2026, le chef de l’État guinéen a été on ne peut plus clair : le franc guinéen, qui circule depuis plus de six décennies, n’est pas une relique du passé mais un « élément essentiel d’expression » de la souveraineté nationale. Doumbouya a sommé ses ministres de considérer cette monnaie non comme un simple instrument de transaction, mais comme un levier de développement autonome, capable de protéger la population contre les chocs extérieurs. Conakry refuse ainsi de s’inscrire dans une logique de calendrier imposé par Bruxelles ou Abuja, préférant conditionner son adhésion à une évaluation rigoureuse des bénéfices réels pour son économie encore fragile.
Ce bras de fer feutré intervient dans un espace ouest-africain où la diversité monétaire reste la règle plutôt que l’exception. Le franc CFA, adossé au Trésor français et utilisé par huit pays de l’UEMOA, côtoie en effet des devises nationales comme le naira, le cedi, le dalasi, le leone, le dollar libérien ou l’escudo cap-verdien. En intégrant la Task Force présidentielle, la Guinée ne renie donc aucune tradition, mais elle s’assure une place à la table des grandes manœuvres pour défendre ses intérêts. Cette stratégie rappelle que, malgré les appels à l’harmonisation, les États restent viscéralement attachés à leur outil monétaire, perçu comme le dernier rempart contre l’ingérence extérieure.
La feuille de route de la Cédéao prévoit une première phase en 2027 réservée aux pays ayant satisfait aux critères de convergence macroéconomique. La Guinée, dont les indicateurs de déficit public et d’inflation demeurent fragiles, ne figure pas parmi les candidats naturels à cette vague initiale. En rejoignant le groupe de travail présidentiel, elle se donne toutefois les moyens de retarder l’échéance et d’obtenir des clauses dérogatoires, voire une coexistence pérenne entre le franc et l’ECO. Les prochains mois seront décisifs : le sommet de décembre 2026 devra trancher sur la latitude laissée aux États récalcitrants.
L’insistance du président Doumbouya sur le franc guinéen ne saurait être dissociée de son autre cheval de bataille, le programme « Simandou 2040 ». En liant explicitement la politique monétaire à ce méga-projet minier, le chef de l’État envoie un message clair à ses ministres : la monnaie nationale doit servir de catalyseur pour la transformation des ressources naturelles en richesses locales. Chaque membre du gouvernement est désormais sommé de démontrer comment ses actions contribuent à renforcer la résilience du franc, sous peine de voir son bilan évalué à l’aune de cet objectif prioritaire.
En coulisses, les partenaires techniques et financiers de la Guinée observent ce tête-à-tête avec une attention prudente. Si le FMI et la Banque mondiale saluent l’ambition de maintenir une politique monétaire indépendante, ils rappellent discrètement que la viabilité à long terme du franc guinéen dépend d’une discipline budgétaire et d’une diversification économique qu’il reste à concrétiser. Conakry joue une partition délicate : si elle se montre trop intransigeante, elle risque de s’isoler dans un espace communautaire en pleine recomposition ; si elle cède trop vite, elle pourrait perçevoir un instrument de pouvoir hérité de l’indépendance.



