Lundi, le Premier ministre éthiopien Abiy Ahmed a annoncé un chiffre vertigineux : 800,5 millions d’arbres plantés en une seule journée à travers le pays. Une performance présentée comme un record national, portée par la mobilisation de plus de 26 millions de citoyens, dans le cadre de la Green Legacy Initiative, lancée en 2019 pour répondre à l’urgence climatique et restaurer un patrimoine forestier gravement endommagé.
Cette campagne exceptionnelle s’inscrit dans une dynamique plus large : depuis le début de l’année éthiopienne en cours, plus de 6,5 milliards de plants ont déjà été mis en terre, et 1,5 milliard supplémentaire sont attendus dans les prochains mois. Abiy Ahmed, qui a lui-même participé aux opérations, a salué sur X un « moment d’unité nationale » et une « action constante » sur huit ans. Avec ce nouveau bilan, le pays vise désormais à dépasser les 50 milliards d’arbres plantés depuis 2019, un objectif qui place l’Éthiopie en première ligne des initiatives environnementales continentales.
Ce déploiement massif ne naît pas de nulle part. L’Éthiopie, longtemps victime d’une déforestation accélérée due à l’expansion agricole, à la coupe de bois énergie et à l’urbanisation, a vu sa couverture forestière chuter de 40 % à moins de 4 % du territoire entre le début du XXe siècle et les années 2000. Les sécheresses récurrentes, les inondations et la dégradation des sols ont poussé le gouvernement à faire de la reforestation une priorité politique. La Green Legacy Initiative, portée personnellement par Abiy Ahmed, répond aussi à une stratégie de résilience face au changement climatique, dans un pays où plus de 80 % de la population dépend de l’agriculture pluviale.
Si l’ambition chiffrée impressionne, la véritable épreuve commence après la plantation. Le taux de survie des jeunes arbres, dans un contexte de stress hydrique et de pression pastorale, reste la grande inconnue. Les autorités assurent que des suivis sont organisés et que des pépinières locales sont renforcées, mais aucune donnée indépendante n’a encore validé l’efficacité réelle de ces opérations sur la biodiversité ou la séquestration carbone. À moyen terme, l’enjeu est aussi économique : ces plantations doivent soutenir des filières agroforestières et créer des emplois verts, sans quoi l’effort restera symbolique.
Sur le terrain, la mobilisation populaire a pris des allures de fête civique, avec des écoles, des administrations et des communautés rurales impliquées. Mais des voix critiques, parmi les écologues et les organisations de la société civile, rappellent que la diversité des essences plantées est essentielle pour ne pas créer de monocultures vulnérables aux parasites. Certains observateurs pointent aussi un risque de greenwashing politique, dans un pays où les tensions interethniques et la crise humanitaire au Tigré ont longtemps occupé le devant de la scène. Abiy Ahmed, en misant sur cette vitrine verte, cherche peut-être à restaurer son image internationale autant qu’à reverdir le sol éthiopien.
Au-delà du chiffre, cette initiative pose la question de la pérennité des politiques environnementales en Afrique. L’Éthiopie, hôte de la Commission de l’Union africaine, veut montrer l’exemple, mais elle doit composer avec des moyens limités et une administration souvent débordée. La réussite de Green Legacy dépendra moins du nombre de plants que de la capacité à intégrer les communautés locales dans la gestion durable des forêts, à sécuriser les terres reboisées et à lutter contre les feux de brousse. Si ces conditions sont réunies, le pays pourrait devenir un cas d’école pour le continent. Dans le cas contraire, ce record restera une statistique impressionnante, mais sans lendemain écologique.



