Le Maroc assure avoir prévenu l’Espagne, dès la fin juillet, d’une montée des risques migratoires sur l’enclave de Ceuta, bien avant la vague d’entrées massives de la mi-mai. Un haut responsable du royaume chérifien, s’exprimant sous couvert d’anonymat, affirme que les autorités marocaines ont clairement identifié un danger lié à une récente décision de la Cour suprême espagnole. Il rejette fermement toute idée de défaillance sécuritaire côté marocain et estime que la gestion des flux migratoires ne saurait incomber à son seul pays.
Selon ce responsable, l’avertissement a été transmis à Madrid autour du 22-23 juillet, après que la haute juridiction espagnole a jugé que le renvoi immédiat des migrants ne pouvait s’appliquer aux personnes arrivées par voie maritime. « On a dit que ce jugement allait nous créer un problème et il a créé un problème », résume-t-il. Rabat pointe également la diffusion d’une interprétation tronquée de cette décision, qui aurait été relayée sur les réseaux sociaux et dans certains médias, agissant comme un catalyseur pour des milliers de candidats au passage. De son côté, Madrid dément catégoriquement avoir reçu le moindre signalement officiel en amont.
Cette controverse s’inscrit dans une relation hispano-marocaine déjà tendue, marquée par des désaccords diplomatiques récents, notamment sur le Sahara occidental et le rétablissement des vols de passagers suspendus pendant la pandémie. Ceuta et Melilla, les deux enclaves espagnoles sur la côte nord-africaine, sont depuis des décennies des points de friction migratoire et symbolique. La décision de la Cour suprême, qui restreint les expulsions sommaires, a été perçue à Rabat comme une incitation juridique à un afflux, tandis que les autorités marocaines rappellent qu’elles ne peuvent, à elles seules, endiguer les départs sans une coopération européenne renforcée.
L’épisode risque de compliquer davantage la feuille de route bilatérale, alors que les deux pays peinent à renouer une confiance opérationnelle sur les questions sécuritaires. À court terme, l’Union européenne pourrait être amenée à renforcer son soutien financier et logistique à la garde côtière marocaine, tandis que l’Espagne cherche à rétablir une fluidité de ses retours de migrants vers le Maroc. Mais sans révision en profondeur des accords de réadmission et sans mécanisme de partage de l’information fiable, chaque nouvelle jurisprudence ou incident diplomatique risque de raviver les tensions.
Des médias espagnols ont affirmé que les services de renseignement avaient eux aussi alerté le ministère de l’Intérieur sur un risque d’arrivées massives, une information que Madrid dément. Par ailleurs, certains experts ont accusé les forces marocaines de passivité lors des premières heures de la crise, alors que des milliers de nageurs et de mineurs tentaient la traversée. Le haut responsable marocain rétorque qu’il était humainement et tactiquement impossible d’intercepter ou de repousser un tel nombre de personnes sans recourir à une force disproportionnée, exposant Rabat à des critiques internationales. Cette justification ne lève pas les interrogations sur la coordination des polices aux frontières, mais elle rappelle que la pression migratoire demeure un phénomène structurel, dont la solution ne peut être purement répressive ni unilatérale.



