Ce dimanche, le président tunisien Kaïs Saïed s’est rendu à Radès, banlieue sud de Tunis, pour constater de visu l’état désastreux du littoral et de l’Oued Miliane. Une visite aussitôt suivie, lundi, d’une réunion ministérielle consacrée à la pollution industrielle qui ronge cette zone depuis des décennies. En montant au créneau, le chef de l’État brise un silence institutionnel, mais il ne découvre rien que les riverains et les élus locaux ne crient déjà depuis des années.
Radès concentre une centaine d’usines dont les rejets, pour l’essentiel non traités, se déversent directement dans l’Oued Miliane avant de gagner la mer. Les plages du secteur sont officiellement interdites à la baignade depuis près de vingt ans, mais les eaux polluées continuent d’empoisonner la vie quotidienne, la pêche et la santé des habitants. Le président a promis des mesures, mais aucun décret ni calendrier contraignant n’a encore été annoncé, laissant planer le doute sur la réalité d’un sursaut politique face à un mal systémique.
Ce n’est pas un problème nouveau. Radès est un serpent de mer politique : tous les gouvernements successifs ont constaté, promis, reporté. En 2021, près de 3 000 habitants de la banlieue sud avaient formé une chaîne humaine pour dénoncer l’inaction. Sur le plan financier, des bailleurs internationaux – Agence française de développement, Banque européenne d’investissement et Union européenne – ont injecté 40 millions d’euros dans le projet DEPOLMED, qui inclut la réhabilitation de la station d’épuration de Sud Meliane. Les travaux, débutés en 2020 sous la supervision de l’Office national de l’assainissement, doivent s’achever fin 2026. Mais un équipement ne suffit pas quand la loi sur les rejets industriels reste lettre morte.
À court terme, la pression présidentielle pourrait accélérer quelques inspections et rappels à l’ordre. Mais sans une refonte du contrôle des effluents industriels et sans sanctions effectives, les investissements étrangers risquent de servir de simple pansement. La fin programmée des travaux en 2026 n’effacera pas l’impunité des pollueurs, ni le coût sanitaire et environnemental déjà supporté par les populations. Le vrai test sera celui de la volonté politique : Saïed osera-t-il fermer des usines ou contraindre des secteurs stratégiques à se mettre en conformité, au risque de froisser des intérêts économiques puissants ?
Un élu local, sous couvert d’anonymat, résume le paradoxe : « Nous avons des équipements flambant neufs, mais nous n’avons jamais appliqué la loi. Très peu d’usines traitent leurs eaux avant de les rejeter. » Ce constat implique une défaillance verticale, de l’administration au politique, qui transforme Radès en symbole de l’abandon des périphéries populaires. La chaîne humaine de 2021 avait pourtant montré une société civile mobilisée, prête à alerter au-delà des clivages partisans.
La visite présidentielle, si elle met un coup de projecteur médiatique, ne règle en rien la question de la gouvernance locale et de la responsabilité des entreprises. L’État tunisien, englué dans ses difficultés budgétaires et sociales, peine à jouer les gendarmes environnementaux. Radès est un cas d’école de ce que les économistes appellent une « externalité négative » : les bénéfices industriels sont privatisés, tandis que les coûts de la pollution sont socialisés. Sans une réforme législative et une volonté ferme d’y mettre des moyens humains et financiers, le discours présidentiel restera une déclaration d’intention sans effet durable sur les eaux et les poumons des riverains.



