La commission d’enquête chargée de faire la lumière sur l’impunité dont ont bénéficié certains criminels de l’apartheid se retrouve aujourd’hui paralysée, victime de manœuvres judiciaires engagées par d’anciens chefs d’État sud-africains. Jacob Zuma et Thabo Mbeki, dont les rôles respectifs doivent être examinés par cette instance, demandent désormais à la justice de contraindre sa présidente, la juge à la retraite Sisi Khampepe, à démissionner, invoquant un doute sur son impartialité.
Instaurée pour déterminer pourquoi des auteurs de violations des droits humains non amnistiés n’ont jamais été poursuivis, et si des interventions politiques ont étouffé ces affaires, cette commission représentait le dernier espoir judiciaire pour les familles de victimes. Les premières audiences publiques, tenues en novembre 2025, avaient suscité un immense soulagement. Mais l’élan est brutalement retombé face à cette procédure qui menace désormais la légitimité même des travaux déjà menés.
Pour comprendre ce blocage, il faut rappeler que la fin de l’apartheid n’a pas rimé avec justice universelle. La Commission vérité et réconciliation (CVR) des années 1990 avait privilégié la réconciliation nationale en accordant l’amnistie à ceux qui confessaient pleinement leurs crimes. Mais de nombreux criminels, jugés indignes de cette clémence, n’ont jamais vu leur cas examiné par la justice ordinaire, laissant un sentiment d’impunité et des blessures toujours vives au sein des communautés touchées.
L’issue de cette bataille judiciaire déterminera l’avenir même du processus de recherche de la vérité. Si les tribunaux ordonnent le départ de la juge Khampepe, c’est tout le travail de la commission qui pourrait être remis en cause. Le président Cyril Ramaphosa, qui a adopté une posture attentiste en déclarant qu’il ne s’opposerait pas à un éventuel remplacement ordonné par la justice, se trouve dans une position délicate, tiraillé entre la nécessité de l’État de droit et les attentes légitimes des victimes.
Cette nouvelle péripétie judiciaire ravive la colère de celles-ci. Nomonde Calata, dont l’époux a été assassiné par la police en 1985, exprime un profond sentiment de lassitude : “Nous sommes fatigués et nous commençons à être vraiment âgés ! Nous exigeons la vérité. Et nous méritons la justice !” Son cri résume celui de toute une génération qui voit s’éloigner la possibilité de connaître enfin la vérité avant de disparaître.
Plus inquiétant encore, ces blocages alimentent les soupçons sur l’existence même de ces fameuses interventions politiques que la commission est censée révéler. Thembisile Simelane, aujourd’hui ministre du Logement mais toujours marquée par l’enlèvement de sa sœur Nokuthula par la police en 1983, ne cache pas son amertume : “Les actions de ces ex-chefs d’État, soutenus par notre dirigeant actuel, en vue de stopper les travaux de la commission, sont très troublantes. Mais étant donné les premiers témoignages qui évoquent l’existence d’interventions politiques, tout cela n’est finalement pas très surprenant.” Un constat glaçant qui suggère que, trente ans après la fin de l’apartheid, le chemin vers la vérité reste semé d’embûches politiques et judiciaires.



