Trente ans après la fin de l’apartheid, la quête de justice des victimes se heurte à un nouveau mur politique. En Afrique du Sud, la présidente d’une commission chargée de faire la lumière sur l’absence de poursuites contre les criminels du régime ségrégationniste refuse de démissionner, malgré les pressions répétées de la présidence. Sisi Khampepe tient tête à Cyril Ramaphosa, qui lui a pourtant demandé de quitter ses fonctions, cédant aux plaintes de ses prédécesseurs. Ce bras de fer judiciaire ravive les blessures d’une nation toujours en peine de réconciliation.
L’histoire remonte à 1996. Pour permettre une transition pacifique, Nelson Mandela avait institué la commission Vérité et Réconciliation, offrant l’amnistie aux agents de l’apartheid en échange de leurs aveux complets. Mais le marché a été rompu : très peu de bourreaux ont collaboré, et presque aucun n’a été poursuivi par la suite. Face à l’amertume persistante des familles et des militants, Cyril Ramaphosa a finalement lancé une nouvelle enquête pour comprendre pourquoi la justice a été ainsi enterrée.
Or, cette commission est aujourd’hui fragilisée de l’intérieur. Les anciens chefs d’État Thabo Mbeki et Jacob Zuma ont chacun contesté la neutralité de Sisi Khampepe. Leur argument : une longue carrière dans l’appareil judiciaire rendrait la magistrate partiale. Tous deux doivent être entendus par la commission, et les familles de victimes y voient une manœuvre dilatoire évidente. La décision de Cyril Ramaphosa de se joindre à cette demande, alors même qu’il avait nommé Khampepe, a jeté un froid.
Ce revirement du chef de l’État interroge. Officiellement, le président souhaiterait éviter que les polémiques n’entachent les travaux de la commission. Mais pour Zaid Kimmie, président de la Fondation pour les droits humains, cette justification ne tient pas. Il estime que cette attitude trahit un manque d’engagement sincère envers la manifestation de la vérité, d’autant que les auditions commencent à suggérer des compromissions politiques dans les rangs du parti au pouvoir, le Congrès national africain (ANC).
Alors que Sisi Khampepe refuse catégoriquement de céder, la balle est désormais dans le camp des juges. La détermination de la magistrate pourrait contraindre la Cour constitutionnelle à trancher ce conflit. Au-delà du sort de la commission, c’est la crédibilité de la promesse de Mandela qui est en jeu. Si la justice post-apartheid échoue à nouveau à confronter les silences du passé, le risque est grand de voir la défiance des citoyens envers les institutions se transformer en colère irréversible.



