Le président béninois Patrice Talon a officiellement lancé, mardi 3 février à Cotonou, la « Vision Bénin 2060 ALAFIA », un plan stratégique extrêmement ambitieux visant à faire du pays une nation prospère et rayonnante d’ici le centenaire de son indépendance. Ce document, présenté comme une « boussole » pour les décennies à venir, intervient à un moment politique crucial, à deux mois seulement de l’élection présidentielle d’avril 2026 qui marquera la fin du second et dernier mandat constitutionnel du chef de l’État.
Concrètement, la Vision 2060 repose sur quatre piliers fondateurs : la paix et la justice sociale, la bonne gouvernance, une prospérité économique inclusive et le rayonnement culturel. Le scénario central, baptisé « Alafia » – une expression signifiant « maison resplendissante » –, table sur une croissance économique moyenne annuelle de 8,6% entre 2026 et 2060. L’objectif affiché est de porter le PIB réel par habitant à 6,28 millions de FCFA à l’horizon 2060, contre environ 850 000 FCFA aujourd’hui. Le plan se décline en neuf orientations stratégiques, de la transformation économique au développement du capital humain en passant par une diplomatie repensée.
Cette initiative s’inscrit dans un double contexte. Sur le plan politique, elle est clairement présentée comme le legs stratégique de Patrice Talon, dont le second mandat s’achève. Elle répond également à une obligation légale, la loi-cadre sur la planification du développement adoptée en février 2024, qui impose l’élaboration d’une vision à long terme. Historiquement, le Bénin, comme beaucoup de pays de la sous-région, a connu une succession de plans de développement aux résultats mitigés, souvent entravés par un manque de continuité politique et des chocs externes. La Vision 2060 prétend rompre avec cette cyclicité.
Les perspectives tracées sont volontaristes mais leur réalisation demeure conditionnée à des défis colossaux. La mise en œuvre est prévue en quatre phases, s’étalant jusqu’en 2060, avec une trajectoire de financement visant une autonomie progressive et une réduction de la dépendance à l’aide extérieure. La pérennité du projet repose toutefois entièrement sur son appropriation par les futurs gouvernements et la société civile, au-delà des alternances politiques. Sa crédibilité sera immédiatement testée par la capacité du prochain exécutif, issu des urnes en 2026, à en faire sa propre boussole et à mobiliser les financements nécessaires dès la première phase (2026-2035).
Le document lui-même n’élude pas les obstacles. Il identifie clairement des faiblesses structurelles majeures : une économie encore peu diversifiée et très dépendante du coton et de la réexportation vers le Nigeria, un poids écrasant du secteur informel, des inégalités sociales et territoriales persistantes, et enfin des risques sécuritaires régionaux liés à la menace terroriste dans le bassin du lac Tchad et à la criminalité transfrontalière. La réussite du plan suppose donc de surmonter ces freins historiques tout en maintenant une stabilité macroéconomique et politique sur 36 ans, une gageure.
L’appel à une « mobilisation nationale » lancé par Patrice Talon lors du lancement soulève la question de l’adhésion réelle des forces vives du pays. Si le processus d’élaboration est décrit comme participatif, sa concrétisation exigera un niveau de consensus et de discipline collective rarement atteint. Les partenaires techniques et financiers, présents à la cérémonie, observeront avec attention la traduction opérationnelle et la rigueur dans la gouvernance de ce méga-projet. La Vision 2060 « Alafia » représente ainsi moins un programme achevé que le point de départ d’un marathon politique et économique, dont la première étape décisive sera la transition de 2026.



