À l’ouverture de la conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce (OMC) à Yaoundé, les pays africains producteurs de coton ont franchi un pas décisif. Face à l’échec persistant des négociations sur les subventions agricoles occidentales, le groupe C-4+ (Bénin, Burkina Faso, Mali, Tchad et Côte d’Ivoire) a officiellement lancé une plateforme d’investissement pour attirer les capitaux nécessaires à la transformation locale de leur fibre. L’objectif affiché est clair : inverser une tendance historique qui voit 98 % de leur production quitter le continent à l’état brut.
Ce mécanisme, baptisé « Plateforme d’investissement du Partenariat pour le coton », se veut un outil concret pour matérialiser un changement de modèle économique. Alors que la filière représente un levier d’industrialisation majeur pour l’Afrique de l’Ouest et du Centre, les données sont sans appel. Selon l’OMC, les pays du C-4+ cumulent à eux seuls plus d’un million de tonnes par an. Pourtant, faute d’unités de transformation et de tissu industriel, la valeur ajoutée échappe au continent. Le Bénin, premier producteur ouest-africain, a ainsi exporté pour 505 millions de dollars de coton brut en 2024, se classant au cinquième rang mondial des exportateurs de fibre brute, une place de premier plan qui ne profite que marginalement aux économies locales.
Cette offensive commerciale et industrielle s’inscrit dans un contexte de lassitude face aux lenteurs de l’OMC. Depuis plus de vingt ans, les pays du C-4 réclament la suppression des subventions accordées par les États-Unis, la Chine et l’Europe à leurs propres producteurs, qu’ils jugent responsables d’une concurrence déloyale et de la dépréciation des cours mondiaux. Cette demande, prioritaire pour les pays africains, n’a jamais abouti. Comme l’a admis le directeur général adjoint de l’OMC, Jean-Marie Paugam, face à l’absence de volonté des pays partenaires de négocier sur ce volet, les nations productrices ont choisi de recentrer leur énergie sur ce qu’elles contrôlent : le développement de leur propre chaîne de valeur.
Les perspectives, bien que prometteuses sur le papier, se heurtent à l’ampleur des moyens à mobiliser. L’OMC estime les besoins d’investissement à 12 milliards de dollars sur les dix prochaines années pour libérer le potentiel du secteur. Un tel apport permettrait, selon les projections, de créer environ 500 000 emplois directs et 1,5 million d’emplois indirects tout au long de la chaîne de valeur, du textile à l’habillement. La plateforme lancée à Yaoundé vise précisément à capter ces capitaux pour la période 2026-2030, en s’appuyant sur l’élan donné par le « Partenariat pour le Coton » initié avec la FIFA lors de la précédente conférence ministérielle à Abou Dhabi.
Le poids économique et social de cette filière justifie l’urgence de la démarche. Au Burkina Faso, où environ quatre millions de personnes vivent directement ou indirectement du coton, la filière représente encore 4 % du PIB et 14 % des recettes d’exportation. Dans l’ensemble de la région, l’Afrique produit à elle seule 50 % du coton du continent, une masse critique qui, si elle était transformée localement, pourrait repositionner les économies ouest-africaines dans l’industrie textile mondiale. Actuellement, faute d’installations de transformation adéquates, les revenus des femmes et des jeunes, qui constituent la main-d’œuvre majoritaire du secteur, restent marginaux.
Sur le plan politique, les ministres présents à Yaoundé ont martelé un message d’ouverture aux affaires pour rassurer les investisseurs internationaux souvent réticents face aux risques perçus. Le ministre de l’Industrie et du Commerce du Mali, Moussa Alassane Diallo, a insisté sur la disponibilité d’une main-d’œuvre jeune et sur l’existence désormais d’une « feuille de route crédible » et d’un « cadre institutionnel clair ». Ce discours volontariste, soutenu par la directrice générale de l’OMC, Ngozi Okonjo-Iweala, vise à convaincre que la région ne cherche plus seulement à corriger les déséquilibres du marché mondial, mais à bâtir une souveraineté industrielle. Reste à savoir si les annonces de Yaoundé parviendront à transformer ce levier en réalité économique, là où vingt ans de discussions commerciales ont échoué.



