La liberté après deux décennies derrière les barreaux. Au Cameroun, la libération ce week-end de Gérard Ondo Ndong et Roger Belinga a provoqué des scènes de joie au sein de leurs familles, après vingt ans de détention. Ces deux anciens hauts responsables, interpellés parmi les premiers lors du lancement de l’opération « Épervier » en 2006, ont bénéficié d’une réduction de peine. Si cet épisode marque un tournant dans leur parcours judiciaire, il ne préfigure en rien un désengorgement général des prisons pour les autres figures de cette vaste campagne anticorruption initiée par le président Paul Biya.
Des situations judiciaires contrastées. Contrairement à Ondo Ndong et Belinga, dont les dossiers semblaient plus « simples » sur le plan procédural, plusieurs anciens barons du régime continuent de faire face à un empilement de condamnations et de procédures. C’est le cas d’Urbain Olanguena Awono, ancien ministre de la Santé, qui a déjà été condamné en 2012 et qui a récemment dû répondre de nouveaux chefs d’accusation devant le Tribunal criminel spécial (TCS). Polycarpe Abah Abah, ex-ministre des Finances, ou Jean-Marie Atangana Mebara, ancien secrétaire général de la présidence, ont eux aussi été jugés à deux, voire trois reprises, cumulant les peines et compliquant considérablement toute perspective de libération anticipée.
Un héritage judiciaire complexe. Lancée il y a près de vingt ans, l’opération « Épervier » visait à assainir la gestion des finances publiques et à poursuivre les dignitaires accusés de détournements. Si elle a abouti à l’incarcération de nombreuses personnalités, elle a aussi donné lieu à des procédures tentaculaires. Maître Claude Assira, avocat de plusieurs détenus concernés, dresse un état des lieux nuancé : « Plusieurs sont condamnés et purgent toujours leur peine en prison, tandis que d’autres ont bénéficié de régimes particuliers. Certains ont même obtenu des mesures à caractère humanitaire, leur permettant d’aller se soigner à l’étranger. » Cette diversité de traitement reflète la complexité d’un processus judiciaire où se mêlent considérations pénales et état de santé.
La question lancinante des fonds détournés. Pour les observateurs de la scène politique camerounaise, ces libérations, si elles sont humainement compréhensibles, ne doivent pas occulter l’objectif initial de l’opération : la restitution des biens mal acquis. Stéphane Akoa, analyste, estime que « voir ces anciens barons du régime purger leur peine répond à une exigence de justice. Mais il ne faut pas oublier que l’objectif affiché de l’opération Épervier était aussi de recouvrer les fonds détournés. » Aujourd’hui, le montant des avoirs récupérés reste largement inférieur aux sommes présumées soustraites au Trésor public, laissant un goût d’inachevé à la procédure.
Un espoir fragile pour les familles. Dans l’immédiat, la sortie de prison d’Ondo Ndong et Belinga agit comme un signal. Les proches des détenus toujours incarcérés espèrent que cette décision présidentielle, déguisée en décision de justice, ouvre une brèche. Ils attendent désormais de savoir si d’autres figures emblématiques de l’opération « Épervier » pourront, à leur tour, bénéficier d’une telle mesure, ou si le pouvoir judiciaire maintiendra le cap d’une répression sélective qui, vingt ans plus tard, continue de diviser l’opinion.



