La justice marocaine a tranché. Dix-huit supporters sénégalais et un ressortissant français ont été condamnés, jeudi 19 février à Rabat, à des peines allant de trois mois à un an d’emprisonnement ferme pour leur implication présumée dans les violences survenues après la finale de la Coupe d’Afrique des nations (CAN), qui opposait le Maroc au Sénégal. Le verdict, rendu au premier jour du ramadan, a provoqué la consternation dans les rangs des prévenus et suscité une vive réaction de leurs avocats, qui ont d’ores et déjà annoncé leur intention de faire appel.
Le tribunal s’est montré inflexible. Neuf des prévenus ont écopé de la peine maximale, soit un an de prison assorti d’une amende de 5 000 dirhams (environ 460 euros). Six autres ont été condamnés à six mois de prison et 2 000 dirhams d’amende, tandis que les trois derniers, ainsi que le Franco-Algérien jugé pour avoir jeté une bouteille d’eau, ont reçu une peine de trois mois et une amende de 1 000 dirhams (90 euros). Tous ont été reconnus coupables de « hooliganisme », un chef d’accusation englobant violences contre les forces de l’ordre, dégradations, invasion de pelouse et jets de projectiles. Le parquet a évalué les dégâts matériels à plus de 370 000 euros et s’est appuyé sur les images de vidéosurveillance du stade ainsi que sur les certificats médicaux des stadiers et policiers blessés.
Pour comprendre la sévérité de la décision, il faut rappeler le contexte brûlant de cette finale. La rencontre, qui a consacré la victoire du Maroc face au Sénégal, a été émaillée de débordements après le coup de sifflet final. L’envahissement de la pelouse, les affrontements avec les forces de l’ordre et les dégradations ont jeté une ombre sur le sacre des Lions de l’Atlas. Dans la foulée, la Confédération africaine de football (CAF) avait infligé de lourdes amendes aux deux fédérations, confirmant la gravité des faits. Mais pour la défense des supporters sénégalais, la justice marocaine va trop loin en transformant ces incidents en drame judiciaire.
La défense dénonce un verdict « disproportionné » et clame l’innocence de ses clients. « C’est une décision incompréhensible », a réagi Me Patrick Kabou, avocat sénégalais des prévenus. « Tout dans cette affaire se dégonfle », a-t-il insisté, pointant du doigt la responsabilité présumée d’un stadier qui aurait jeté une chaise en direction des supporters, déclenchant la panique. Selon lui, les images ne constituent pas des « preuves irréfutables » de culpabilité et il n’y aurait eu « aucun cas de flagrant délit ». L’ambiance tendue à l’audience, où les supporters, menottés et ne parlant que le wolof, ont dû s’exprimer par l’intermédiaire du vice-consul du Sénégal, n’a fait qu’ajouter à leur sentiment d’injustice. « On demande pardon », a plaidé l’un d’eux, tandis qu’un autre implorait : « Laissez-nous regagner notre pays ».
Les répercussions de cette affaire dépassent désormais le cadre judiciaire pour atteindre la sphère diplomatique et sportive. La Fédération sénégalaise de football (FSF) a exprimé sa « sidération », jugeant le traitement réservé à ses ressortissants « disproportionné » et « incompréhensible », une « injustice flagrante ». Un appel qui met en lumière la fragilité de la « fraternité » si souvent invoquée entre les deux peuples. Alors que le Maroc s’apprête à coorganiser la Coupe du monde 2030, la gestion sécuritaire et juridique des grands événements sportifs est scrutée de près. Cette décision, perçue par beaucoup comme un signal fort envoyé par les autorités marocaines, pourrait créer un précédent et raviver les tensions entre les deux nations footballistiques majeures du continent.
Me Mustapha Simou, avocat de 14 membres des forces de l’ordre constitués partie civile, a balayé les critiques en rappelant que les sanctions de la CAF « ne dispensent pas les prévenus de leur responsabilité pénale ». Pour lui, au contraire, elles « confirment leur culpabilité ». Reste que le contraste est saisissant entre la volonté des autorités de faire respecter l’ordre et le sentiment d’une partie de l’opinion sénégalaise, qui y voit une sévérité à géométrie variable. La Cour d’appel aura désormais la lourde tâche de trancher entre la nécessité de maintenir l’ordre public et l’exigence d’un procès équitable pour des supporters pris dans l’engrenage judiciaire d’un derby qui a viré au chaos.



