Air France met un terme à sa dernière liaison aérienne directe entre l’Europe et la Centrafrique. Le vol hebdomadaire reliant Paris à Bangui, avec une escale à Yaoundé au retour, effectuera sa dernière rotation le samedi 31 janvier. Cette décision unilatérale de la compagnie, motivée par des impératifs de rentabilité, provoque une onde de choc politique et diplomatique à Bangui.
Concrètement, la desserte de la capitale centrafricaine ne disparaît pas totalement du réseau Air France, mais elle sera considérablement dégradée. À compter du 1er février, les passagers devront obligatoirement transiter par Yaoundé, au Cameroun, en empruntant les deux vols hebdomadaires opérés en partenariat avec Afrijet FlyGabon entre les deux capitales africaines. Ils devront ensuite effectuer une correspondance avec les avions reliant Yaoundé à Paris. La compagnie, sans commentaire officiel détaillé, évoque en coulisses l’inexorable déficit de la ligne, attribué à une faible fréquentation, des taxes locales élevées, le coût du carburant et un temps de vol rallongé par l’interdiction de survol du Niger.
Cette suppression s’inscrit dans un contexte de fragilité persistante des liaisons aériennes vers la Centrafrique, un pays enclavé et l’un des plus pauvres du monde, toujours en proie à une instabilité sécuritaire. Elle intervient surtout à un moment diplomatiquement sensible. En avril 2024, la France et la Centrafrique signaient une « feuille de route » visant à réchauffer des relations bilatérales extrêmement tendues depuis plusieurs années, marquées par le retrait des troupes françaises et le renforcement de l’influence russe à Bangui. La ligne aérienne directe était perçue comme l’un des derniers liens tangibles et symboliques.
Les perspectives à court terme sont incertaines. La position d’Air France, une entreprise privée dont l’État français détient 28,6% du capital, semble ferme, fondée sur une logique commerciale incontournable. Cependant, la pression politique centrafricaine, relayée au plus haut niveau, pourrait tenter d’infléchir le calendrier ou les modalités pratiques. À plus long terme, cette décision risque d’accentuer l’isolement de Bangui et de renforcer la dépendance vers d’autres hubs régionaux, tout en offrant un argument de plus aux détracteurs de l’influence française, qui y verront un nouveau signe de désengagement.
À Bangui, la réaction dépasse la simple contrariété logistique. La nouvelle a indigné le président Faustin-Archange Touadera, et son gouvernement a officiellement demandé des explications à l’ambassadeur de France. Le sujet est désormais traité au niveau de l’Élysée, illustrant son caractère éminemment politique. Pour les Centrafricains, notamment la diaspora et les hommes d’affaires, cette suppression complique les déplacements, augmente les temps de trajet et les coûts, et est vécue comme une marginalisation de plus.
Des sources diplomatiques, sous couvert d’anonymat, déplorent un timing désastreux et une décision « à contre-courant » de la feuille de route de réconciliation. Elles soulignent le paradoxe d’un État actionnaire poussant au rapprochement politique tandis que la compagnie qu’il détient en partie prend une mesure perçue comme un signe inverse. Cette situation met en lumière la difficile conciliation entre la rationalité économique des entreprises et les impératifs géopolitiques des États, un dilemme dont les conséquences se mesurent concrètement dans la connectivité aérienne d’un pays déjà fragile.



