Le gouvernement ivoirien a fixé à 1 200 francs CFA le kilo le prix bord champ pour la campagne intermédiaire de cacao, soit une chute de près de 60 % par rapport au record historique de 2 800 FCFA enregistré lors de la principale campagne. Cette annonce, tombée comme un couperet pour les centaines de milliers de producteurs du premier producteur mondial de cacao, suscite une onde de choc dans tout le sud forestier du pays. Dans les coopératives d’Agboville comme ailleurs, c’est la sidération.
Derrière ce chiffre, c’est tout l’équilibre précaire de la filière qui vacille. Les stocks s’accumulent dans les entrepôts, les producteurs décrochent leur téléphone pour ne pas avoir à annoncer la mauvaise nouvelle, et les responsables de coopératives tentent de trouver des mots pour expliquer l’inexplicable. Beaucoup avaient misé sur la poursuite de la dynamique haussière pour écouler leurs récoltes. Désormais, le cacao invendu de la campagne principale risque de se négocier au prix de la petite campagne, creusant un manque à gagner colossal pour les planteurs.
Cette chute des prix n’est pas un accident isolé. Elle est directement liée au reflux des cours mondiaux, après des mois de flambée sur les marchés internationaux. Mais au-delà de la conjoncture, elle rappelle la dépendance chronique des économies cotières ouest-africaines aux fluctuations du marché international. Le mécanisme de stabilisation mis en place par la filière, censé protéger les producteurs, montre ici ses limites. Car si l’État a promis de racheter 100 000 tonnes invendues au prix fort, l’immense majorité des récoltes restantes devra bien être cédée au nouveau tarif.
Les prochains mois s’annoncent extrêmement tendus. Beaucoup de planteurs, qui avaient anticipé des revenus confortables, se retrouvent aujourd’hui dans l’incapacité de financer la scolarité de leurs enfants ou d’honorer leurs dettes. Les premières réactions oscillent entre l’abattement et la colère. Certains, plus résignés, veulent croire que ce prix permettra au moins d’écouler rapidement leur production, contrairement aux mois précédents où les acheteurs faisaient la sourde oreille. Mais le risque de tensions sociales dans les zones rurales est désormais réel, d’autant que les promesses de rachat de l’État risquent de se heurter à la réalité logistique et financière.
Derrière la crise conjoncturelle, c’est aussi le modèle de la filière qui interroge. Le décalage entre le prix d’achat garanti et la capacité réelle d’écoulement a créé une situation absurde : des tonnes de cacao stockées depuis décembre, des producteurs qui ne peuvent pas vendre malgré des prix officiels élevés, et aujourd’hui une chute brutale qui désorganise tout le système. Une partie des acteurs du secteur estiment que la réforme de 2012, si elle a apporté plus de transparence, n’a pas réglé la question fondamentale de la régulation des volumes et de la protection effective des planteurs contre les aléas du marché. La colère des producteurs d’Agboville n’est peut-être que le premier signe d’un mécontentement plus large à venir.



