Le président ghanéen, John Dramani Mahama, a interpellé la communauté internationale au siège des Nations unies pour réclamer une reconnaissance sans équivoque des crimes liés à l’esclavage et un engagement concret en faveur de la justice réparatrice. Son intervention, placée sous le sceau de l’histoire et de la mémoire, dépasse la simple condamnation morale. Elle pose une exigence politique : celle de transformer la reconnaissance des souffrances passées en mécanismes juridiques et symboliques capables de restaurer une dignité longtemps niée.
Dans son allocution, Mahama a déconstruit le récit souvent édulcoré de la traite transatlantique pour en rappeler la nature fondamentale : un système de déshumanisation construit sur une hiérarchie raciale pensée comme légitime. Il a décrit la mécanique implacable qui a réduit des millions d’Africains à l’état de marchandises, depuis les conditions de la traversée jusqu’à l’organisation des plantations, en passant par l’édifice juridique et économique qui a pérennisé cette exploitation durant des siècles. Pour lui, nommer cette réalité avec précision n’est pas un exercice académique mais une condition préalable à toute justice.
Cette déclaration s’inscrit dans une dynamique portée depuis plusieurs années par les pays d’Afrique, des Caraïbes et la diaspora, qui militent pour que l’esclavage soit officiellement qualifié de crime contre l’humanité. Une résolution en ce sens circule actuellement au sein de l’Assemblée générale. Le Ghana, qui fut l’un des principaux points de départ des esclaves vers les Amériques, s’est imposé comme une voix centrale de ce plaidoyer. Mahama ne parle donc pas seulement en chef d’État, mais aussi en représentant d’une mémoire vive, celle d’une nation dont les forts côtiers demeurent des lieux de pèlerinage pour des millions de descendants de victimes.
Les perspectives de cette initiative se heurtent toutefois à une réalité diplomatique complexe. Si plusieurs États européens et américains ont exprimé des formes de reconnaissance historiques, rares sont ceux qui acceptent d’en tirer des conséquences financières ou institutionnelles tangibles. La résolution évoquée par Mahama pourrait, si elle était adoptée, créer un précédent juridique susceptible de nourrir des demandes formelles de réparations. Mais son adoption suppose de surmonter des résistances politiques de taille, notamment de la part des anciennes puissances coloniales réticentes à ouvrir ce débat dans un cadre multilatéral contraignant.
Le président ghanéen a également mis en garde contre les tentatives contemporaines d’effacement de cette mémoire. Il a pointé du doigt certains contenus éducatifs qui, selon lui, minimisent encore la réalité de l’esclavage, voire en proposent une version dépolitisée. Cet avertissement vise aussi les discours publics qui, sous couvert de neutralité, participent à une banalisation dangereuse des faits. En appelant à une vigilance accrue, Mahama place la question de la transmission historique au cœur de la bataille politique pour la dignité.
Au-delà du texte même de la résolution, c’est la nature du multilatéralisme qui est interrogée. L’Afrique, par la voix du Ghana, rappelle que les institutions issues de l’ordre mondial d’après guerre n’ont jamais pleinement intégré la réparation des crimes coloniaux et esclavagistes dans leur architecture. Faire de la justice mémorielle un principe opérant de l’ONU reviendrait à infléchir une tradition de silence qui a longtemps prévalu. Mahama, en diplomate aguerri, sait que le symbole n’aura de poids que s’il s’accompagne de mécanismes précis.
En exhortant les États membres à adopter la résolution, John Dramani Mahama a posé un acte de lucidité. Il a rappelé qu’aucune stabilité internationale durable ne saurait se construire sur des passés non réconciliés. La vérité, a-t-il insisté, n’est pas une menace pour l’ordre établi, mais son préalable indispensable. Reste à savoir si la communauté internationale, si prompte à invoquer la justice ailleurs, saura l’appliquer à sa propre histoire.



