Addis-Abeba franchit un cap dans la modernisation de son appareil sécuritaire. L’Éthiopie a récemment inauguré le premier commissariat de police « intelligent » du continent africain, un poste avancé fonctionnant sans personnel permanent. Concrètement, l’installation se compose de cabines individuelles équipées de tablettes numériques, supprimant totalement les guichets traditionnels et les salles d’attente pour offrir un service dématérialisé.
Ce dispositif pilote a pour objectif affiché de fluidifier le traitement des plaintes et de réduire les délais d’intervention. Lors de son inauguration le mois dernier, le Premier ministre Abiy Ahmed a insisté sur la nécessité de rendre les forces de l’ordre « plus compétentes et plus compétitives » grâce au numérique. Si l’idée est de rapprocher la police des citoyens en facilitant leurs démarches, la phase de test repose encore sur la présence d’agents en uniforme sur place, chargés d’expliquer le fonctionnement de l’outil. La première semaine d’activité n’a enregistré que trois signalements – une perte de passeport, une fraude financière et une plainte de routine – ce qui reflète autant la phase de rodage que la prudence des usagers.
Cette initiative s’inscrit dans une stratégie nationale de grande ampleur : le plan « Éthiopie numérique 2030 ». Porté par le gouvernement d’Abiy Ahmed, ce programme vise à moderniser l’ensemble des institutions publiques par des réformes technologiques. Dans un pays qui mise sur le numérique pour accélérer son développement et sa gouvernance, le secteur de la sécurité est logiquement devenu un terrain d’expérimentation prioritaire. Ce poste sans personnel illustre la volonté de sortir des schémas hérités du passé pour coller aux standards internationaux.
Au-delà de l’effet de vitrine technologique, les autorités y voient une solution pour les zones sous-dotées en effectifs. Si le projet a été lancé dans la capitale, son véritable test se jouera dans les régions reculées où maintenir un commissariat traditionnel est un défi logistique. En permettant un signalement dématérialisé via tablettes, le gouvernement espère étendre la présence de l’État sans les contraintes des ressources humaines. Reste à savoir si la population, notamment dans les zones rurales moins connectées, adoptera cet outil avec la même confiance qu’un échange en face à face avec un officier.
L’éthiopien moyen se trouve aujourd’hui face à un paradoxe. D’un côté, ce système promet une réduction des contacts humains parfois source de lenteurs ou de corruptions ; de l’autre, il interroge sur la place du lien social dans une institution régalienne. Si les autorités soulignent que l’usage des tablettes ne compromet pas l’efficacité, l’absence de personnel permanent pourrait, à terme, éloigner physiquement les citoyens d’une institution censée être à leur écoute. La réussite de ce commissariat nouvelle génération dépendra donc moins de la technologie que de la capacité du gouvernement à maintenir un équilibre entre modernisation et proximité.



