La capitale gabonaise a vécu ces dernières heures sous la menace d’un black-out général. La société turque Karpowership, qui assure depuis septembre 2024 une part essentielle de l’alimentation électrique de Libreville via deux navires centrales, a annoncé qu’elle cesserait toute production si l’État ne lui versait pas immédiatement 15 milliards de francs CFA, soit près de 23 millions d’euros. L’ultimatum, adressé à trois ministres, est arrivé à son terme le 18 mars 2026.
Dans une lettre dont la teneur a rapidement circulé sur les réseaux sociaux, Karpowership affirme que sa situation financière est devenue intenable. La compagnie déplore que ni l’intervention personnelle du président Brice Clotaire Oligui Nguema, ni six lettres de relance, n’aient permis de débloquer les paiements dus par la Société d’énergie et d’eau du Gabon (Seeg). Face à ce qu’elle présente comme une impasse, l’entreprise a posé un choix binaire : paiement immédiat ou arrêt total de la production. Pour des centaines de milliers d’habitants, cette perspective signifiait une nuit sans climatisation, livrée aux moustiques et à la chaleur humide de l’estuaire.
Ce bras de fer s’inscrit dans une séquence politique et économique tendue pour le Gabon, deux ans et demi après l’accession au pouvoir du général Oligui Ngueman. Le pays, qui a longtemps souffert de délestages chroniques, a accueilli en 2024 l’arrivée des navires turcs comme une solution rapide face aux défaillances du réseau terrestre. Karpowership produit ainsi 150 mégawatts, l’équivalent de la consommation de plus de la moitié des foyers de Libreville. Mais ce modèle, fondé sur des capacités flottantes louées à des opérateurs privés, expose désormais l’exécutif à une forme de chantage industriel que les autorités avaient jusqu’ici cherché à conjurer par la communication présidentielle.
Dans la nuit de mercredi, le directeur général de la Seeg, Steeve Saurel Legnongo, a tenté de désamorcer la panique. « L’électricité ne sera pas coupée », a-t-il assuré, avant d’annoncer un tournant stratégique. Selon lui, le Gabon investit massivement pour sortir de ce qu’il nomme « le diktat des sociétés privées ». D’ici décembre 2026, l’État promet d’ajouter 150 mégawatts de capacité supplémentaire, soit de quoi compenser intégralement l’apport turc. Reste à savoir si cette échéance, dans un contexte de finances publiques sous pression, pourra être tenue avant que la situation ne dégénère à nouveau.
L’affaire révèle surtout la vulnérabilité structurelle d’un système électrique qui, faute d’investissements lourds dans le réseau terrestre et les barrages historiques, s’est rendu dépendant de solutions de fortune coûteuses. Karpowership, habituée à opérer dans des environnements où l’instabilité des paiements est récurrente, utilise ici un levier redoutable : la coupure ciblée sur une capitale, quelques mois après une transition politique qui avait fait de l’amélioration des services publics un marqueur fort de légitimité.
L’absence de transparence sur les montants réellement dus, les termes du contrat signé en 2024 et les éventuelles pénalités en cours ajoute une couche d’incertitude. Pour les Librevillois, cet épisode est un rappel brutal que la sécurité énergétique reste, au Gabon, suspendue à la capacité de l’État à honorer ses engagements face à des opérateurs privés dont la patience a des limites contractuelles très précises.



