Le Kenya a officiellement annoncé la réouverture de sa frontière avec la Somalie à compter d’avril prochain, mettant fin à près de quinze années de fermeture imposées par la menace du groupe djihadiste al-Shabaab. Le président William Ruto a confirmé l’activation de deux postes-frontières, placés sous étroite surveillance militaire, dans l’espoir de concilier relance économique et sécurisation de cette zone instable. Une décision qui intervient après plusieurs tentatives avortées et un lourd passé sécuritaire.
Concrètement, cette réouverture vise à rétablir des échanges formels entre les deux pays, aujourd’hui insignifiants, et à désenclaver les communautés frontalières séparées depuis plus d’une décennie. C’est notamment le cas dans la région de Mandera, dans le nord-est du Kenya, où de nombreuses familles d’origine somalienne n’ont pas pu se retrouver depuis la fermeture. Mais le gouvernement kényan prévient : cette reprise du trafic civil sera encadrée par une présence militaire renforcée, avec pour mission de contrer la contrebande d’armes et d’empêcher toute infiltration terroriste.
La décision de fermeture remonte à 2011, en pleine escalade des attaques transfrontalières perpétrées par al-Shabaab. Le groupe, affilié à Al-Qaïda, visait alors directement les troupes kényanes déployées au sein de la mission internationale de paix en Somalie (AMISOM). Le bilan de ces années d’insécurité reste gravé dans les mémoires : l’attaque du centre commercial Westgate à Nairobi en 2013 (67 morts) et le massacre de l’université de Garissa en 2015 (au moins 148 morts) comptent parmi les exactions les plus meurtrières ayant justifié cette politique de fermeture hermétique.
Les précédents n’incitent toutefois pas à un optimisme excessif. En 2023, une tentative de réouverture similaire avait été avortée en raison d’une recrudescence des attaques insurgées. Par ailleurs, le projet de construction d’une barrière long de 680 kilomètres, initié sous l’administration Uhuru Kenyatta, semble aujourd’hui à l’abandon. Après trois ans de travaux et un coût de 35 millions de dollars, seuls 10 kilomètres de clôture avaient été achevés, illustrant la difficulté de sécuriser physiquement cette vaste région.
Au-delà du symbole, cette réouverture pose la question des équilibres régionaux. Pour Nairobi, il s’agit de reprendre la main sur des flux économiques qui se sont développés de manière informelle, voire criminelle, durant ces années de fermeture. En régulant les échanges, le Kenya espère capter des recettes douanières et contrer le trafic illicite qui prospère sur ces axes. Mais le pari est risqué : dans un contexte où al-Shabaab conserve des capacités opérationnelles, rouvrir la porte sans garantie absolue de filtrage pourrait être perçu comme une faille exploitée par les cellules dormantes encore actives dans la région.



