L’Afrique, qui dépend massivement des importations chinoises pour son électrification solaire, s’apprête à subir de plein fouet une double secousse géopolitique et industrielle. Quelques jours après l’annonce de négociations entre Elon Musk et des équipementiers chinois pour un contrat de 2,9 milliards de dollars destiné à renforcer la production solaire de Tesla aux États‑Unis, Pékin a confirmé la suppression des incitations fiscales à l’exportation pour ses panneaux photovoltaïques. Cette décision, qui entre en vigueur le 1er avril pour le solaire, met fin à un système de remises de TVA qui favorisait depuis des années l’accès de l’Afrique à des équipements à bas coût.
Concrètement, ce retrait modifie la donne économique pour l’ensemble des pays africains engagés dans la transition énergétique. Jusqu’ici, la combinaison d’une production chinoise ultra‑compétitive et d’incitations à l’exportation maintenait des prix mondiaux historiquement bas. La levée de ces avantages, associée à une hausse prévisible des coûts logistiques et des droits de douane, va mécaniquement alourdir la facture des projets solaires sur le continent. Comme le souligne Wangari Muchiri, analyste du secteur énergétique, l’Afrique, où la quasi‑totalité des composants provient de Chine, sera directement exposée à cette nouvelle donne tarifaire.
Ce revirement chinois ne survient pas par hasard. Il intervient après une décennie de guerre des prix qui a vu le coût des modules chuter de 0,25 dollar par watt en 2022 à environ 0,07 dollar en 2025, au prix de marges squelettiques pour les fabricants. Confronté à des capacités de production excédentaires et à la nécessité de consolider une filière stratégique, Pékin réoriente désormais sa politique industrielle : fin des subventions jugées trop coûteuses, recentrage sur les grands groupes, et stabilisation des prix dans un contexte de regain de la demande mondiale, précisément dopée par l’arrivée d’acheteurs de premier plan comme Tesla.
Pour l’Afrique, les effets ne seront probablement pas immédiats ni brutaux, mais ils marquent la fin d’une époque. John van Zuylen, directeur de l’Africa Solar Industry Association, anticipe une hausse progressive, les exportateurs chinois absorbant une partie du coût de la réforme avant de répercuter le reste sur les prix. Il résume la situation sans ambages : l’ensemble du récent essor solaire africain s’est bâti sur des prix « artificiellement bas ». Cet âge d’or touche à sa fin. Les gouvernements et opérateurs privés devront désormais intégrer une hausse structurelle dans leurs modèles de financement, sous peine de voir la rentabilité de nombreux projets fragilisée.
L’exposition de l’Afrique reste cependant inégale. Contrairement aux grands marchés asiatiques ou européens, le continent supporte déjà des surcoûts liés aux faibles volumes d’importation, aux transports longs et coûteux, ainsi qu’à des barrières tarifaires nationales. Ce surcoût historique rend le continent plus vulnérable que d’autres aux ajustements de prix venus de Pékin. À cela s’ajoute un effet de ciseau : alors que les besoins en électrification restent immenses, la concurrence mondiale pour les équipements solaires s’intensifie, portée par les objectifs industriels des pays développés, désormais prêts à payer davantage pour sécuriser leurs propres chaînes d’approvisionnement.
Dans ce nouveau contexte, l’Union africaine et les institutions régionales comme la Banque africaine de développement sont poussées à accélérer leurs stratégies de résilience. L’enjeu n’est plus seulement d’attirer des financements climatiques, mais de structurer une demande continentale suffisamment stable pour peser sur les négociations d’achat, et de développer des capacités locales d’assemblage afin de réduire la dépendance aux importations brutes. À défaut, le risque est de voir les progrès spectaculaires de ces dernières années en matière d’accès à l’énergie freinés par une simple décision administrative prise à Pékin.



