La Guinée équatoriale a officiellement tourné la page sur plus d’un demi-siècle d’histoire. Par décret présidentiel, la nouvelle capitale politique du pays est désormais Ciudad de la Paz, une ville nouvelle sortie de terre au cœur de la forêt équatoriale, dans la province continentale de Djibloho. Cet acte met fin au statut singulier de Malabo, qui était jusqu’ici la seule capitale continentale située sur une île.
Ce transfert implique le déplacement de l’ensemble des institutions souveraines. La présidence de la République, le gouvernement, les assemblées parlementaires et les organes constitutionnels ont un délai d’un an pour s’installer dans cette cité administrative. Le projet, initié il y a près de vingt ans, représente un investissement colossal pour un pays dont l’économie repose presque entièrement sur les hydrocarbures. Les autorités justifient ce choix par la position centrale de Ciudad de la Paz sur le continent, censée faciliter l’administration du territoire national, et par son potentiel d’expansion urbaine, contrairement à l’île de Bioko où Malabo est à l’étroit.
Cette décision s’inscrit dans une histoire postcoloniale marquée par la centralisation du pouvoir. Depuis son indépendance en 1968, la Guinée équatoriale a toujours connu une tension géographique et symbolique entre l’île de Bioko, siège du pouvoir politique et pétrolier, et la région continentale de Río Muni, où vit la majorité de la population. Malabo, héritière de l’époque coloniale espagnole, était perçue par certains comme un symbole de cette distanciation entre l’élite dirigeante et le peuple. Le régime du président Teodoro Obiang Nguema Mbasogo, au pouvoir depuis 1979, avait déjà amorcé un rééquilibrage en développant Djibloho comme un centre de pouvoir alternatif.
Les perspectives immédiates sont largement administratives et logistiques, avec le colossal chantier du déménagement des institutions. À plus long terme, le gouvernement espère que ce transfert stimulera le développement économique de l’intérieur des terres et renforcera l’unité nationale. Cependant, cette mutation pose des questions cruciales sur l’avenir de Malabo, qui reste la plaque tournante de l’industrie pétrolière, et de Bata, la capitale économique continentale déjà engorgée. Le risque d’une dilution des investissements et d’un développement urbain inégal entre trois pôles majeurs est réel.
Ce changement de capitale n’est pas sans rappeler d’autres projets pharaoniques sur le continent, comme celui d’Abuja au Nigeria ou, plus récemment, les discussions en Égypte ou en Indonésie. Ces créations ex nihilo visent souvent à incarner une modernité et une unité affichées, tout en permettant au pouvoir de se réinventer dans un cadre maîtrisé. Dans le cas équato-guinéen, l’argument de la “paix” et de la “stabilité” inscrit dans le nom même de la nouvelle ville est un élément de langage fort du régime, qui assimile son projet à celui de la nation.
Au-delà de la symbolique, des doutes persistent quant à la pertinence socio-économique d’un tel projet pour une population dont une grande partie vit toujours dans la pauvreté, malgré la manne pétrolière. La priorité donnée à cette cité administrative ultramoderne contraste avec les besoins criants en infrastructures de base dans de nombreuses régions. L’impact réel sur la déconcentration du pouvoir et la gouvernance, dans un État très centralisé et autoritaire, reste à démontrer. Ce décret marque donc moins la fin d’un processus que le début d’une nouvelle phase, où les défis pratiques rencontreront les ambitions affichées.



