Cent dix ans après avoir été arraché à sa communauté, le tambour parleur Djidji Ayôkwé s’apprête à rentrer en Côte d’Ivoire. L’instrument sacré, confisqué par l’armée coloniale française en 1916, est le premier bien d’une longue liste de 148 œuvres dont Abidjan exige la restitution, ouvrant un nouveau chapitre dans les relations culturelles entre la France et son ancienne colonie.
“Cela fait 110 ans exactement que le tambour parleur a quitté les siens, contraint. Il va enfin retrouver sa terre”, s’est félicitée Françoise Remarck, la ministre ivoirienne de la Culture et de la Francophonie. Bien plus qu’un simple objet de musique, le Djidji Ayôkwé, dont le nom signifie “tambour parleu” en langue ébrié, était un outil de communication essentiel pour les populations locales. Il servait à transmettre des messages rituels, mais aussi à alerter les villageois des dangers imminents, notamment lors des enrôlements forcés et des réquisitions de main-d’œuvre par l’administration coloniale. Sa saisie en 1916, suivie de son envoi au musée du quai Branly en 1929, visait ainsi à démanteler un système de communication jugé subversif par les autorités de l’époque.
Ce retour, acté après des années de négociations discrètes, est présenté par les deux parties comme un geste fort. “Ce retour n’est pas une revanche sur l’histoire, il est une victoire du dialogue sur le silence”, a insisté Françoise Remarck, saluant une avancée obtenue sans heurt. Le tambour, dont l’état de conservation est fragile, ne sera pas immédiatement exposé. Il devra d’abord faire l’objet d’une restauration minutieuse, en collaboration avec les communautés détentrices du savoir traditionnel, avant de rejoindre le futur Musée des civilisations de Côte d’Ivoire. Pour Paris, cette restitution s’inscrit dans la lignée du rapport Savoy-Sarr (2018) et de la loi-cadre de 2020, mais chaque cas reste un dossier politique sensible, démontrant la lenteur et la complexité administrative du processus.
La restitution du Djidji Ayôkwé à la Côte d’Ivoire s’inscrit dans un mouvement continental de réappropriation du patrimoine, qui gagne en ampleur mais reste semé d’embûches. Partout sur le continent, les États multiplient les demandes. L’Égypte, bien qu’ayant obtenu le retour de plus de 30 000 objets en dix ans, n’a toujours pas réussi à faire fléchir Berlin pour le buste de Néfertiti ni Londres pour la Pierre de Rosette. Plus récemment, le Ghana a célébré le retour de plus de 130 objets royaux ashanti, prêtés par des musées britanniques et américains, tandis que l’Éthiopie a exprimé sa colère face à la mise aux enchères en Italie de l’épée et du manteau de son héros national, Ras Desta Damtew.
Ce cas ivoirien est donc emblématique à plus d’un titre. Il symbolise la résistance culturelle face à la volonté coloniale d’effacement des structures sociales locales. Mais il met aussi en lumière la persistance des inégalités : alors que les pays africains réclament leurs trésors, ces derniers continuent parfois d’alimenter le marché commercial en Europe. Si la France a franchi un pas en restituant ce tambour, la pression reste forte sur les anciennes puissances coloniales pour qu’elles accélèrent le mouvement, transformant des gestes symboliques en une politique systématique de réparation historique. La route est encore longue, mais le battement du Djidji Ayôkwé, de retour sur sa terre natale, résonne comme un appel pour tout un continent.



