C’est un accord qui met à mal des années de dénégations officielles. Selon une enquête de l’Agence France Presse (AFP), les autorités nigérianes ont versé une rançon massive pour obtenir la libération des 230 écoliers enlevés le 21 novembre 2025 dans l’école catholique Sainte Mary de Papiri, dans l’État de Niger. Ce kidnapping, qui avait profondément choqué l’opinion publique nationale et internationale, n’a donc pas été résolu par un assaut militaire, mais par une négociation financière d’ampleur avec les ravisseurs.
Les détails de cette transaction, que le gouvernement s’était toujours refusé à commenter, révèlent un deal complexe conclu avec les jihadistes de Boko Haram. Si les montants exacts varient selon les sources de l’AFP, l’encre coule entre 1,5 million et 7 millions de dollars. À cette somme s’ajoute une concession majeure : la libération de deux commandants historiques du groupe terroriste. L’argent, une cargaison sensible, aurait été acheminé de manière rocambolesque par hélicoptère jusqu’aux collines de Gwoza, un bastion historique de la secte dans le Nord-Est du pays. C’est un chef jihadiste, Ali Ngule, qui aurait réceptionné les fonds avant de traverser la frontière camerounaise pour confirmer l’échange, faute de réseau téléphonique fiable côté nigérian.
Cet épisode s’inscrit dans un contexte de pression extrême sur le président Bola Ahmed Tinubu. L’enlèvement des enfants de Papiri était survenu alors que Washington durcissait le ton. Donald Trump, de retour à la Maison-Blanche, avait publiquement accusé le Nigeria de laisser se dérouler un « génocide » des chrétiens sur son sol, une rhétorique lourde de conséquences diplomatiques. Pour Abuja, confrontée à une crise sécuritaire multiforme et à un scandale humanitaire, obtenir rapidement la libération des otages était devenu un impératif politique absolu, justifiant potentiellement aux yeux du pouvoir une entorse à la loi nigériane qui interdit formellement le paiement de rançons.
Cette révélation risque de fragiliser davantage la position du gouvernement face aux groupes criminels. En cédant à la fois à l’exigence financière et à la libération de commandants, Abuja envoie un signal désastreux aux preneurs d’otages : l’enlèvement de masse reste l’un des moyens les plus efficaces pour faire plier l’État et obtenir des gains substantiels. À court terme, cette “victoire” pour les familles pourrait bien se traduire par une recrudescence des enlèvements, les gangs et les groupes jihadistes voyant dans cette opération une validation de leur stratégie de prédation.
L’enquête de l’AFP met enfin en lumière l’évolution et la porosité de la nébuleuse terroriste au Nigeria. Le kidnapping de Papiri a été attribué à Sadiku, un commandant redouté de Boko Haram. Initialement implanté dans le Nord-Est, Sadiku opère désormais dans le Centre-Ouest, une région où les gangs criminels sans idéologie, connus localement sous le nom de « bandits », sont légion. Ce transfert de compétences et cette collaboration de fait entre jihadistes et bandits illustrent la complexité du défi sécuritaire nigérian : les lignes entre rébellion religieuse et grand banditisme s’estompent, rendant la réponse militaire encore plus difficile. Sadiku est d’ailleurs présenté comme le commanditaire de l’attaque meurtrière de Woro, qui a fait plus de 160 morts en février 2025 dans l’État de Kwara, confirmant sa dangerosité et son ancrage dans la région.



