Ce jeudi 26 mars, la 14e conférence ministérielle de l’Organisation mondiale du commerce s’ouvre à Yaoundé, dans un contexte géopolitique parmi les plus explosifs qu’ait connus l’institution depuis sa création. Alors que le protectionnisme américain redéfinit les règles du jeu, que la fermeture du détroit d’Ormuz menace les chaînes d’approvisionnement énergétiques et que la guerre en Ukraine a bouleversé les équilibres agricoles, l’OMC se retrouve face à une équation simple : prouver qu’elle est encore capable de faire vivre le multilatéralisme, ou s’enfoncer dans l’irrélevance.
L’ordre du jour de cette réunion est à l’image des fractures qui traversent le commerce mondial. Les discussions porteront sur le commerce électronique, la concurrence sur les marchés agricoles, et la sécurité alimentaire fragilisée par les crises du Moyen-Orient. Mais deux sujets cristallisent les attentes. D’une part, le Cameroun, en tant que pays hôte, a réussi à remettre le dossier du coton à l’agenda après dix ans d’absence, un sujet sensible pour les producteurs ouest-africains confrontés aux distorsions de concurrence causées par les subventions des pays riches. D’autre part, l’institution devra sortir de l’impasse sur la réforme de son organe de règlement des différends, paralysé depuis des années par l’opposition des États-Unis.
L’ombre de Washington plane sur les débats. La politique tarifaire agressive de l’administration Trump, combinée aux tensions au Moyen-Orient qui menacent le détroit d’Ormuz, rebat complètement les cartes du commerce international. L’OMC, dont le système de prise de décision repose sur le consensus de ses 166 membres, paie depuis longtemps le prix de son immobilisme. Mais aujourd’hui, ce n’est plus seulement une question d’inefficacité bureaucratique. C’est la structure même du multilatéralisme qui est attaquée, au profit d’accords bilatéraux et de rapports de force unilatéraux.
L’enjeu de Yaoundé est donc existentiel. Si les ministres ne parviennent pas à débloquer ne serait-ce qu’une partie des dossiers en suspens, l’organisation risque de voir ses dernières marges de manœuvre s’effondrer. Une réforme du mécanisme de règlement des différends est plus qu’une nécessité technique : c’est le seul moyen de restaurer un cadre prévisible pour les échanges. À défaut, l’OMC continuera de s’effacer devant les politiques nationales, laissant le commerce mondial à la merci des chocs géopolitiques et des décisions unilatérales.
Le choix du Cameroun pour accueillir cette conférence n’a rien d’anodin. En remettant la question des subventions agricoles et du coton sur le devant de la scène, Yaoundé impose un rappel de réalité aux pays développés. Les économies africaines, souvent marginalisées dans les grandes négociations commerciales, cherchent ici à reprendre la main. Ce faisant, la présidence camerounaise met en lumière un paradoxe : alors que les grandes puissances s’opposent sur des sujets stratégiques, les pays du Sud tentent de maintenir un espace de dialogue fonctionnel.
Mais la route est étroite. Les attentes sont inverses : les pays en développement réclament plus d’équité et de flexibilité, tandis que les économies avancées exigent de nouvelles règles pour encadrer les subventions industrielles et le commerce numérique. Dans ce bras de fer, le temps est compté. Faute d’avancées tangibles dans les prochains jours, l’OMC pourrait bien sortir de Yaoundé plus affaiblie qu’elle n’y est entrée, confirmant son statut d’arène où l’on constate les désaccords plus qu’on ne les résout.



