L’Assemblée générale de l'ONU déclare que la traite des Africains réduits en esclavage et l’esclavage racialisé des Africains sont « l’injustice la plus inhumaine et la plus durable contre l’humanité »
123 pour
3 contre (États-Unis, Israël, Argentine)
52 abstentions pic.twitter.com/pnDyho3AkE— ONU Info (@ONUinfo) March 25, 2026
L’Assemblée générale des Nations unies a adopté le 25 mars une résolution d’une portée symbolique et juridique majeure, qualifiant la traite des Africains et l’esclavage de « plus grave crime contre l’humanité ». Porté par le Ghana, le texte a recueilli un large soutien, y compris africain. Pourtant, deux États du continent, le Bénin et Madagascar, ont choisi de ne pas prendre part au vote, une abstention qui interroge au regard de leur propre histoire liée à la traite négrière.
Cette défection diplomatique ne relève pas d’un désaveu du devoir de mémoire. Elle traduit des réserves de fond sur la formulation retenue. L’expression « crime le plus grave » installe en effet une hiérarchie implicite parmi les crimes contre l’humanité, une notion que plusieurs diplomaties jugent juridiquement contestable. Le Bénin, par la voix de ses représentants, estime que la qualification doit s’aligner strictement sur le droit international existant. Madagascar, de son côté, redoute que cette inflexion sémantique n’alimente des revendications futures, notamment sur la question épineuse des réparations.
Le silence des deux pays dans les urnes surprend d’autant plus qu’ils comptent parmi les territoires africains les plus marqués par l’esclavage. Le Bénin est indissociable de la mémoire de Ouidah, ancien comptoir négrier devenu un haut lieu de la commémoration mondiale. Madagascar, de son côté, a été profondément structuré par les systèmes esclavagistes de l’océan Indien. L’abstention ne signifie donc pas une amnésie collective, mais signale une approche prudente : celle de capitales qui veulent contrôler les implications politiques et juridiques d’une reconnaissance internationale renforcée.
Sur le plan juridique, le crime contre l’humanité recouvre déjà la réduction en esclavage. Mais en ajoutant l’adjectif « plus grave », la résolution ouvre un débat que les juristes internationaux n’avaient pas tranché. Le secrétaire général de l’ONU, Antonio Guterres, a pourtant marqué l’événement d’un discours sans équivoque, rappelant que ces « actes monstrueux étaient au cœur d’un ordre économique et social mondial ». Le décalage entre cette charge morale et les positions prudentes de Cotonou comme d’Antananarivo illustre la tension entre mémoire, droit et réalisme diplomatique.
Ce vote met en lumière une fracture stratégique au sein du continent. D’un côté, des États comme le Ghana ou le Nigeria poussent pour une reconnaissance symbolique forte, susceptible d’accélérer les discussions sur les réparations. De l’autre, des pays comme Madagascar ou le Bénin, pourtant historiquement liés à la traite, choisissent une ligne plus discrète, craignant que le texte ne crée un précédent juridique utilisable devant des instances judiciaires. Leur abstention n’est pas un refus de la mémoire, mais une mise en garde contre les conséquences non maîtrisées d’une émotion mémorielle érigée en catégorie juridique.
En définitive, cette séquence onusienne rappelle que la construction d’une mémoire commune sur l’esclavage reste politiquement inflammable. Derrière le large consensus apparent se cachent des divergences profondes sur la manière de qualifier le passé et d’en tirer les conséquences dans le présent. Pour le Bénin et Madagascar, l’abstention n’est pas une rupture avec l’histoire, mais une manière d’en revendiquer une lecture souveraine, à l’abri des lectures trop hâtives du droit international.



