Une vingtaine de pays africains ont signé des accords bilatéraux avec les États-Unis dans le cadre de la nouvelle stratégie sanitaire “America First”, mais des réfractaires comme le Zimbabwe et la Zambie bloquent. Au cœur de la discorde, des clauses jugées opaques et asymétriques qui lient désormais l’aide vitale à des contreparties politiques et économiques, marquant une rupture violente avec les pratiques multilatérales du passé.
Lancé par l’administration Trump, ce programme bilatéral sur cinq ans conditionne le déblocage de nouvelles aides – notamment pour le paludisme, le VIH ou la mortalité infantile – à une refonte des relations. Officiellement, Washington affirme vouloir “protéger le territoire national” des épidémies et, à terme, “réduire la dépendance” des bénéficiaires. Dans les faits, les États signataires, dont le Burkina Faso, la Guinée ou la RDC, s’engagent à cofinancer les programmes, mais aussi à ouvrir leur secteur de la santé à une logique de donnant-donnant bien plus large.
Ce revirement stratégique intervient dans un contexte de raréfaction globale des financements. La France, par exemple, s’apprête à réduire de 58% sa contribution au Fonds mondial, poussant les pays africains à accepter l’inacceptable pour ne pas interrompre des soins critiques. Pourtant, pour des activistes comme Asia Russell, de l’organisation Health Gap, cette précipitation est dangereuse. Elle dénonce la fin de l’ère Pepfar, ce plan d’urgence contre le sida qui, depuis 2003, fonctionnait sur des bases scientifiques transparentes avec une implication de la société civile. Aujourd’hui, prévient-elle, “la santé devient un simple outil de négociation pour une administration rapace” qui pourrait exiger en échange l’accès aux ressources souveraines comme les minerais.
L’opacité des clauses et la variabilité des montants selon les pays alimentent les soupçons. Au-delà des enjeux miniers, c’est la question du partage des données de santé qui inquiète, offrant aux États-Unis un avantage considérable en matière de surveillance sanitaire. C’est précisément ce qui a conduit le Zimbabwe à refuser de signer un texte jugé “asymétrique”. La Zambie a, quant à elle, demandé une renégociation, tandis qu’au Kenya, la justice a suspendu l’application de l’accord pour vérifier sa conformité avec les lois locales.
Cette résistance met en lumière un basculement géopolitique majeur. Les pays qui s’opposent à Washington ne refusent pas l’aide, mais les nouvelles conditions qui l’accompagnent. Ils perçoivent ces accords non comme un partenariat sanitaire, mais comme un cheval de Troie permettant aux États-Unis de renforcer leur influence et d’accéder à des secteurs stratégiques, au mépris des priorités de santé publique définies localement. Pour les ONG, le risque est immense : voir les programmes de soins s’effondrer ou être détournés de leurs objectifs premiers au profit d’intérêts étrangers.
L’avenir de la santé sur le continent se joue donc dans ces négociations de couloir. Alors que la tendance est à la renationalisation des politiques d’aide chez les anciens partenaires historiques, les pays africains se trouvent face à un choix cornélien : accepter des conditions humiliantes pour sauver des vies à court terme, ou refuser et assumer le risque d’une rupture d’approvisionnement en médicaments et d’un effondrement des systèmes de soins.



