Deux ans après son investiture, le 2 avril 2024, le président sénégalais Bassirou Diomaye Faye, plus jeune chef de l’État de l’histoire du pays, voit son tandem avec le Premier ministre Ousmane Sonko se fissurer. Les deux hommes, qui incarnaient ensemble l’alternance portée par le Pastef, empruntent désormais des routes politiques distinctes. Une évidente recomposition s’opère au sommet de l’exécutif, à l’approche des échéances électorales de 2027 et 2029.
Dans les institutions, rien n’a changé : Diomaye Faye est toujours le chef de l’État et Sonko son Premier ministre. Mais dans les faits, les six derniers mois ont accéléré une mise à distance stratégique. Le président a réactivé sa coalition « Diomaye Président », créée lors de la campagne de 2024 pour rassembler au‑delà du Pastef. De son côté, Ousmane Sonko conserve la présidence du parti Pastef et a lancé sa propre coalition, l’Alliance patriotique pour le travail et l’éthique (Apte). Chacun dispose désormais de ses instruments politiques, signe d’une concurrence latente au sein de la mouvance présidentielle.
Cette rivalité n’est pas un simple conflit de personnes. Elle s’inscrit dans un contexte économique brutal, hérité de l’administration précédente. Dès son arrivée au pouvoir, le Pastef a commandé des audits des finances publiques. En février dernier, la Cour des comptes a livré un verdict stupéfiant : la dette publique, officiellement estimée à près de 100 % du PIB fin 2023, atteindrait en réalité 132 % du PIB en 2025 selon le FMI. Sept milliards de dollars de dettes n’avaient pas été déclarés. Ce choc de transparence a suspendu un prêt du FMI de 1,8 milliard de dollars et provoqué une dégradation de la note souveraine du Sénégal.
Les conséquences sont immédiates et durables. Pour refinancer sa dette, le Sénégal doit désormais emprunter à des taux d’intérêt plus élevés, tandis que les négociations avec le FMI pour un nouveau programme sont au point mort. Les charges de la dette absorbent déjà un quart des recettes de l’État. Dans ces conditions, les grandes promesses sociales de la campagne – lutte contre le chômage, réformes structurelles – sont reportées. Le chômage a d’ailleurs grimpé à 23,3 % en moyenne, et à 29,2 % en zone rurale. La marge de manœuvre du gouvernement se réduit comme peau de chagrin.
Selon Maurice Soundieck Dione, professeur de sciences politiques à l’UGB de Saint‑Louis, Diomaye Faye et Ousmane Sonko se comportent désormais en « associés rivaux ». Leur lutte de pouvoir, très stratégique en vue de la présidentielle de 2029, aurait pour effet secondaire de ralentir l’action gouvernementale. Plusieurs sources internes confirment des blocages dans la prise de décision, chaque camp cherchant à peser sur les nominations et les orientations. Cette division naissante affaiblit un exécutif déjà sous pression budgétaire.
Les autorités ne restent pas totalement immobiles. Lors du Conseil des ministres du 1er avril, le président Faye a rappelé une série de lois adoptées depuis son arrivée : création de l’Office national de lutte contre la corruption, protection des lanceurs d’alerte, déclaration de patrimoine obligatoire, accès à l’information. Ces textes, longtemps attendus, marquent une rupture avec l’opacité de l’ancien régime. Mais leur mise en œuvre effective reste à prouver, dans un pays où les moyens de l’État sont désormais comptés et où l’attention publique est accaparée par les tensions au sommet.



