La guerre qui déchire le Soudan depuis deux ans et demi a franchi un seuil juridique et historique. Une mission indépendante d’établissement des faits de l’ONU a officiellement conclu, jeudi 26 octobre 2025, que les violences perpétrées par les Forces de soutien rapide (FSR) dans la ville d’El-Fasher constituent des « actes de génocide ». Dans un rapport accablant intitulé « Caractéristiques du génocide à El-Fasher », les enquêteurs affirment que l’intention d’exterminer des communautés entières est la seule conclusion raisonnable face aux actions systématiques des paramilitaires.
Selon le rapport, la prise brutale d’El-Fasher, capitale du Darfour-Nord, en octobre dernier, ne fut pas une simple opération militaire dans le cadre de la guerre contre l’armée régulière. Les enquêteurs décrivent une attaque méthodique, planifiée et soutenue par la hiérarchie des FSR. Des meurtres ciblant spécifiquement les communautés non arabes, des violences sexuelles utilisées comme arme de guerre, et des appels explicites à l’élimination des groupes ethniques Zaghawa et Fur ont été documentés. L’ampleur des massacres, dont le bilan réel reste inconnu mais que le Haut-Commissariat estime provisoirement à plus de 6 000 morts en seulement trois jours, démontre un caractère systématique qui exclut la thèse d’exactions isolées commises par des soldats incontrôlés.
Ce rapport replonge la communauté internationale dans les cauchemars du début des années 2000, lorsque la région du Darfour était déjà le théâtre d’une guerre dévastatrice. À l’époque, les milices janjawids, ancêtres directs des actuelles FSR, avaient été accusées de nettoyage ethnique. Vingt ans plus tard, le scénario se répète avec une violence accrue, soulignant l’échec collectif à protéger les populations civiles de cette région. Le général Hemedti, chef des FSR, qui se bat contre l’armée du général al-Burhan depuis avril 2023, voit aujourd’hui ses troupes formellement accusées de vouloir perpétrer l’éradication physique de certains groupes.
Face à ces conclusions, la pression s’accentue sur les acteurs internationaux. Le président de la mission d’enquête a rappelé que « lorsqu’il existe des preuves de génocide, la communauté internationale a l’obligation de prévenir, de protéger et de veiller à ce que justice soit faite ». Le rapport interpelle directement le Conseil de sécurité de l’ONU. La ministre britannique des Affaires étrangères, Yvette Cooper, s’est dite horrifiée et a immédiatement annoncé sa volonté de saisir l’instance onusienne pour exiger une enquête internationale complète et, surtout, pour imposer un arrêt des livraisons d’armes qui alimentent le conflit.
Alors que les regards se tournent vers les responsabilités juridiques des commandants paramilitaires, le spectre du génocide menace désormais de s’étendre au-delà du Darfour. Le conflit s’est récemment intensifié dans la région voisine du Kordofan, vaste territoire riche en pétrole. Les observateurs craignent que les mêmes méthodes ne soient employées contre les populations civiles locales. Avec plusieurs dizaines de milliers de morts et plus de 11 millions de déplacés en près de trois ans, le Soudan est déjà en proie à la pire crise humanitaire du moment. La qualification de génocide, si elle est confirmée par les instances judiciaires, alourdit encore un peu plus le poids de l’histoire sur un pays que la guerre civile semble vouloir achever de déchirer.



