La gestion par Ottawa des récentes initiatives américaines sous l’ère Trump révèle une diplomatie canadienne en tension, tiraillée entre une extrême prudence sur certains dossiers et une fermeté assumée sur d’autres. Alors que le Premier ministre Mark Carney évite soigneusement de commenter l’intervention militaire américaine au Venezuela, son gouvernement adopte au contraire un ton sans équivoque pour rejeter les velléités d’acquisition du Groenland par les États-Unis, illustrant une stratégie à deux vitesses face à son puissant voisin.
Cette dichotomie dans la réponse canadienne est frappante. Concernant le Venezuela, le gouvernement Carney s’est contenté de saluer la chute de la dictature de Nicolas Maduro, en évitant toute mention de l’opération militaire qui l’a provoquée. Une posture de retenue que l’opposition conservatrice qualifie de « léthargique ». À l’inverse, sur la question du Groenland, Ottawa a réagi avec célérité et clarté. Mark Carney a fermement rappelé que l’avenir du territoire relevait uniquement du Danemark et de sa population groenlandaise, un message renforcé par l’annonce de l’ouverture imminente d’un consulat à Nuuk.
Cette approche sélective s’inscrit dans un contexte géopolitique et économique particulièrement sensible pour le Canada. La renégociation prochaine de l’accord de libre-échange nord-américain (ALENA) plane sur toutes les décisions d’Ottawa, incitant le gouvernement à ne pas fournir de « munitions » à Donald Trump, connu pour ses représailles tarifaires. Parallèlement, la région arctique est un enjeu stratégique de longue date pour le Canada, qui y affirme sa souveraineté, notamment sur le passage du Nord-Ouest, contesté par Washington. La nomination de Mary Simon, une Inuk, au poste de gouverneure générale, avait déjà signalé la priorité donnée à ce dossier.
Les perspectives sont marquées par l’anticipation de nouvelles pressions américaines. Les analystes estiment que la souveraineté canadienne, en particulier dans l’Arctique, pourrait être directement testée par l’administration Trump. L’ancien ambassadeur Bob Rae compare la situation à un « jeu de devinettes mondial » où le Canada serait « sur le menu ». Bien qu’une invasion soit exclue, des tensions juridiques ou économiques ciblées sont redoutées. Ottawa devra donc maintenir une vigilance constante, entre défense de ses intérêts dans le Grand Nord et préservation d’une relation commerciale vitale mais de plus en plus imprévisible.
La dimension énergétique sous-tend une partie des inquiétudes. L’opposition conservatrice craint que la mainmise américaine sur les immenses réserves pétrolières vénézuéliennes ne transforme ce pays en une « station-service exclusive » des États-Unis, affectant à terme la position du Canada. Elle presse donc le gouvernement d’accélérer l’approbation de pipelines vers la côte Pacifique pour diversifier les marchés d’exportation vers l’Asie. Toutefois, des experts tempèrent ce scénario, arguant que la reconstruction de l’industrie pétrolière vénézuélienne prendra des années, laissant au Canada un répit en tant que fournisseur stable et fiable.
Le geste symbolique de l’envoi de la gouverneure générale Mary Simon pour inaugurer le consulat au Groenland n’est pas anodin. Il incarne la volonté d’Ottawa d’ancrer sa politique arctique dans le respect des droits des peuples autochtones et de la coopération entre nations souveraines, s’opposant frontalement à une vision unilatérale et transactionnelle du territoire. Ce déplacement envoie un message fort à Washington, mais aussi aux partenaires du Conseil de l’Arctique, sur les principes qui guident l’engagement canadien dans la région, présentée comme un espace de gouvernance partagée et non de conquête.



