Les États-Unis franchissent une nouvelle étape dans leur stratégie de réduction de la dépendance aux minéraux critiques en provenance de Chine. Un programme de constitution d’un stock stratégique, baptisé « Projet Vault » et doté d’un financement potentiel de 12 milliards de dollars, vise à sécuriser l’approvisionnement de l’industrie américaine. Cette initiative pourrait avoir des répercussions significatives sur les chaînes d’approvisionnement mondiales, notamment en Afrique, terrain privilégié des rivalités pour ces ressources essentielles.
Le « Projet Vault » a pour objectif principal de créer une réserve de terres rares et d’autres minéraux critiques équivalant à environ soixante jours de consommation nationale. Ce stock est conçu pour parer à d’éventuelles ruptures d’approvisionnement et protéger des secteurs clés comme l’automobile et les technologies. Le financement reposerait sur un mélange de capitaux privés et d’un prêt pouvant atteindre 10 milliards de dollars de la Banque d’import-export des États-Unis. L’opération associerait des sociétés de négoce majeures, telles que le groupe suisse Mercuria Energy, déjà très actif sur le continent africain.
Cette initiative s’inscrit dans un contexte géostratégique marqué par des tensions commerciales persistantes entre Washington et Pékin. La Chine domine largement le traitement et la chaîne de valeur de nombreux minéraux critiques. Pour briser cette dépendance et sécuriser ses industries futures, les États-Unis multiplient depuis plusieurs années les accords bilatéraux et les initiatives visant à diversifier leurs sources d’approvisionnement, notamment en Afrique. Le continent, riche en ressources comme le cobalt, le cuivre, le manganèse ou le graphite, est ainsi devenu un espace de compétition stratégique.
L’efficacité du « Projet Vault » face à une perturbation prolongée des chaînes d’approvisionnement demeure incertaine. Néanmoins, son impact sur la géographie des flux de minerais pourrait être tangible. En orientant une partie des achats stratégiques américains via des acteurs spécifiques, le programme influencera les marchés. Pour l’Afrique, cela pourrait se traduire par une consolidation du rôle de certains hubs et opérateurs privilégiés par Washington, au détriment d’autres circuits. Cette dynamique doit cependant composer avec les ambitions croissantes des pays producteurs africains en matière de transformation locale et de captation d’une plus grande valeur ajoutée.
La mise en œuvre du projet s’appuiera sur des acteurs privés déjà profondément ancrés dans le paysage minier africain. L’implication potentielle de Robert Friedland, fondateur d’Ivanhoe Mines, opérateur de mines majeures en République Démocratique du Congo (Kamoa-Kakula) et en Afrique du Sud (Platreef), est révélatrice. De même, le négociant Mercuria, qui a récemment formé une coentreprise avec la Gécamines en RDC et consolidé ses accords d’approvisionnement, est positionné pour jouer un rôle central. Ces acteurs incarnent la trajectoire d’une stratégie américaine qui voit l’Afrique non plus comme une simple réserve, mais comme un maillon opérationnel essentiel de ses chaînes d’approvisionnement alternatives.
Le défi pour les pays africains résidera dans leur capacité à négocier cette nouvelle donne. Le « Projet Vault » pourrait offrir à certains projets miniers en développement une visibilité et une sécurité commerciale accrues. Cependant, il risque également de renforcer un modèle centré sur l’exportation de matières premières brutes ou semi-transformées, si les conditions ne sont pas négociées avec fermeté. La réussite pour les nations africaines consistera à articuler ces initiatives extérieures avec leurs propres agendas industriels, en exigeant des partenariats qui soutiennent la transformation locale, le transfert de technologies et la création de valeur sur le continent, au-delà de la seule logique d’extraction.



