Le témoignage poignant d’Éric Nzabihimana, rescapé du génocide des Tutsis, a résonné ce jeudi 5 février 2026 devant la cour d’assises de Paris, au cœur du procès en appel de Claude Muhayimana. Ce Franco-Rwandais, déjà condamné en première instance à quatorze ans de réclusion pour complicité de crimes contre l’humanité et de génocide, est confronté à la parole d’une victime directe des massacres auxquels il est accusé d’avoir participé.
Claude Muhayimana, employé municipal à Rouen, est spécifiquement soupçonné d’avoir transporté des miliciens Interahamwe sur les collines de Kibuye, Gitesi et Bisesero, à l’ouest du Rwanda, lors des tueries d’avril à juillet 1994. C’est précisément à Bisesero qu’Éric Nzabihimana vivait et a tenté de survivre. Bien qu’il ne connaisse pas personnellement l’accusé, son récit des événements constitue une pièce centrale pour établir les faits et les chaînes de responsabilité.
Ce procès s’inscrit dans le long et complexe processus de poursuite des acteurs présumés du génocide ayant trouvé refuge à l’étranger. La France, critiquée pendant des décennies pour son ambigüité durant les événements de 1994 et pour la lenteur de sa justice, est désormais un terrain judiciaire actif. Les procès se succèdent, visant à combler les vides de la justice internationale et rwandaise. Ils réveillent inévitablement les questions sur le rôle de l’armée française lors de l’opération Turquoise, une mission présentée comme humanitaire mais dont les ambiguïtés nourrissent toujours la défiance des rescapés.
L’enjeu de ce procès dépasse le seul cas de Claude Muhayimana, qui risque désormais la perpétuité. Il pose la question persistante de l’impunité, en France comme ailleurs. Pour les parties civiles et les associations de rescapés, chaque procès est une bataille pour la reconnaissance complète des faits et des responsabilités, y compris celles des acteurs étatiques. La décision de la cour d’appel, attendue après les délibérations qui suivront la clôture des débats le 27 février, sera scrutée comme un indicateur de la détermination de la justice française à poursuivre ces dossiers historiques.
Le témoignage d’Éric Nzabihimana a rappelé avec une brutalité crue la réalité du massacre de Bisesero, un épisode marqué par une résistance héroïque et tragique des Tutsis. Il a décrit une communauté qui, habituée aux attaques sporadiques, a tenu tête pendant près de trois mois avant d’être submergée. “Nous avons fini par être presque tous tués”, a-t-il déclaré, évoquant la mort de plus de 50 000 personnes sur ces collines, parmi lesquelles son épouse et sa sœur cadette.
Sa parole a également servi de réquisitoire indirect contre l’opération Turquoise. Il a raconté comment l’annonce de l’arrivée des soldats français, entendue sur Radio France Internationale, avait suscité un espoir immédiat, vite déçu. “Les militaires français disaient ne pouvoir évacuer personne, faute de moyens. Si un militaire qui était dans l’opération Turquoise dit qu’il n’y a pas eu de complicité, c’est une contradiction”, a-t-il asséné, reliant explicitement la quête de justice contre les individus à la demande de vérité sur le rôle de la France.
Par sa présence et sa détermination, Éric Nzabihimana incarne l’exigence inlassable des survivants. “Là où on aura besoin de moi, je serai toujours prêt à témoigner”, a-t-il conclu. Cette posture rappelle que, trente-deux ans après les faits, la justice transitionnelle et mémorielle reste un travail inachevé. Le procès de Claude Muhayimana est ainsi à la fois une procédure pénale et un acte de mémoire, où chaque détail compte pour reconstituer la vérité et, peut-être, offrir une forme de réparation aux ombres de Bisesero.



