Un ancien ministre de la Défense et membre influent de l’ex-Conseil militaire de transition (CMT) porte des accusations graves contre le président tchadien Mahamat Idriss Déby Itno. Mahamat Nour Abdelkerim, figure pourtant issue du sérail ayant participé à l’accession au pouvoir du fils d’Idriss Déby Itno en 2021, affirme que l’État tchadien organise des enrôlements forcés de jeunes de sa communauté, les Tama, pour les envoyer combattre aux côtés des paramilitaires des Forces de soutien rapide (FSR) au Soudan.
Lors d’un entretien accordé à Africa Presse, le général Mahamat Nour Abdelkerim a détaillé le mécanisme présumé de ces recrutements. Selon lui, l’opération cible spécifiquement la communauté Tama, dont une partie importante vit du côté tchadien de la frontière, dans la province du Wadi Fira. Il décrit un processus d’”arrachage” de jeunes hommes de leurs villages, qui seraient ensuite “vendus” et envoyés au Darfour. « Dans le dernier rapport que nous avons reçu, 1 137 jeunes sont déjà vendus. Parmi eux, 57 sont tués au combat de Girgira », a-t-il déclaré, affirmant détenir des preuves sous forme de photos et de vidéos montrant ces jeunes en uniforme au Soudan.
Ces révélations s’inscrivent dans le contexte extrêmement tendu de la guerre qui fait rage au Soudan depuis avril 2023, opposant l’armée régulière du général al-Bourhan aux FSR du général Hemedti. La position du Tchad, frontalier du Darfour, est délicate. N’Djamena a officiellement adopté une posture de neutralité, tout en étant régulièrement accusée par certaines voix de fermer les yeux sur un soutien logistique aux FSR, avec lesquelles le président Mahamat Idriss Déby Itno entretiendrait des relations historiques. Les propos de Mahamat Nour Abdelkerim, s’ils étaient avérés, franchiraient un cap dans ces allégations.
Les perspectives sont pour l’heure celles d’une escalade verbale et d’une crise politique interne. L’accusateur, en rupture de ban avec le pouvoir après une brouille avec le chef de l’État, a lancé un appel au commandant des FSR pour qu’il libère ces jeunes et les remette à des organisations humanitaires. Du côté des autorités, la réponse ne s’est pas fait attendre par l’intermédiaire d’une source militaire. Le général Mahamat Nour Abdelkerim y est présenté comme un “ancien rebelle professionnel esseulé et frustré”, dont les accusations ne seraient qu’une manœuvre pour nuire au président.
Au-delà du simple démenti, cette source offre une version alternative des faits pour expliquer la présence de Tchadiens au Soudan. Si elle reconnaît l’existence de “petits groupes de personnes” traversant la frontière, elle réfute catégoriquement toute implication étatique. Selon elle, ces départs seraient volontaires et motivés par des intérêts personnels, à l’insu des forces mixtes déployées pour sécuriser la frontière. Cette explication peinera sans doute à dissiper les doutes, d’autant que l’accusateur n’est pas un opposant de longue date, mais un ancien pilier du système militaire mis en place par la famille Déby. Cette affaire met en lumière les lignes de faille potentielles au sein même de l’appareil sécuritaire tchadien et les conséquences désastreuses de l’imbrication des conflits régionaux sur les populations civiles frontalières.



