C’est un tournant dans la pression diplomatique exercée sur Kigali. Le Bureau américain de contrôle des avoirs étrangers (OFAC) a officiellement inscrit, ce 2 mars 2026, l’armée rwandaise (RDF) sur sa liste noire, une décision accompagnée de sanctions ciblées contre quatre de ses plus hauts gradés. Washington justifie cette mesure radicale par le soutien militaire opérationnel et continu apporté par le Rwanda à la rébellion de l’AFC/M23 dans l’est de la République démocratique du Congo (RDC). Une mise à l’index qui intervient dans un contexte de violation flagrante des accords de paix récemment signés.
Concrètement, l’inscription des RDF sur la liste des sanctions de l’OFAC entraîne le gel de tous leurs avoirs potentiels sous juridiction américaine et interdit à toute personne ou entreprise américaine de réaliser des transactions avec l’institution militaire rwandaise. Une dérogation temporaire est prévue pour les contrats en cours, mais elle expirera le 1er avril 2026. Au-delà de l’institution, ce sont quatre officiers supérieurs qui sont personnellement visés. Parmi eux, le chef d’état-major général, le général Mubarakh Muganga, et le commandant de l’armée de terre, Vincent Nyakarundi, sont accusés d’avoir planifié et dirigé les offensives terrestres aux côtés des rebelles. Le général Ruki Karusisi, déjà sous le coup de sanctions européennes, et son successeur à la tête des forces spéciales, Stanislas Gashugi, sont également dans le viseur pour avoir supervisé l’engagement des unités d’élite.
Cette décision américaine n’est pas tombée du ciel. Depuis des mois, les rapports d’experts de l’ONU et les renseignements occidentaux documentaient avec précision la présence de milliers de soldats rwandais sur le sol congolais, l’apport en drones, en systèmes de brouillage et en défense anti-aérienne. Mais l’élément déclencheur, selon le porte-parole du Département d’État Thomas Pigott, est la prise d’Uvira par les combattants du M23, quelques jours seulement après la signature des accords de Washington. Pour l’administration Trump, cette offensive est une ligne rouge franchie. « Le M23 est déjà une entité sanctionnée », a rappelé Pigott, soulignant que l’implication directe de l’état-major rwandais a permis à un groupe responsable de violations des droits humains de s’emparer de territoires souverains.
La réaction de Kinshasa ne s’est pas fait attendre. Par la voix d’un communiqué officiel, le gouvernement congolais a exprimé sa « profonde reconnaissance » envers les États-Unis, saluant une décision qui légitime son discours sur l’agression extérieure dont il se dit victime. De son côté, Kigali a dénoncé des « sanctions à sens unique » qui « déforment la réalité ». La porte-parole du gouvernement rwandais, Yolande Makolo, a contre-attaqué sur X (anciennement Twitter), accusant les FARDC de mener des offensives terrestres et des frappes par drones en violation du cessez-le-feu. Pour Kigali, ces mesures ne font qu’encourager la RDC à privilégier une solution militaire, plutôt que de s’engager sincèrement dans le processus de paix, notamment sur le volet de l’intégration économique régionale prévu par les accords.
Cette escalade diplomatique pose désormais la question de l’avenir des relations entre Washington et l’un de ses partenaires historiques sur le continent. Le Rwanda, fer de lance de la stabilité dans certaines missions de maintien de la paix (notamment au Mozambique), se retrouve publiquement accusé de prédation et de déstabilisation. Si la mesure est avant tout symbolique et financière, elle pourrait ouvrir la voie à des restrictions plus sévères sur l’aide au développement ou les investissements. Pour l’est de la RDC, cette condamnation sans ambiguïté du parrain du M23 par la première puissance mondiale change-t-elle la donne sur le terrain ? Rien n’est moins sûr, tant que la machine de guerre rwandaise, aujourd’hui officiellement sanctionnée, continue de fonctionner à plein régime.



