C’est un coup de massue pour des millions de producteurs ivoiriens. Le prix du kilogramme de cacao pour la campagne intermédiaire a été fixé à 1 200 francs CFA, a annoncé ce mercredi 4 mars le ministre de l’Agriculture, Bruno Nabagné Koné. Cette décision, prise à l’ouverture de la saison, marque une chute vertigineuse de plus de 57 % par rapport au tarif record de 2 800 francs CFA en vigueur lors de la campagne principale. Une baisse d’une ampleur inédite qui vient percuter de plein fouet le moral et les revenus des planteurs, principaux maillons de la première économie ouest-africaine.
Le gouvernement ne cache pas la gravité de la situation. « Nous aurions souhaité un meilleur prix », a concédé Bruno Nabagné Koné, justifiant ce réajustement par « les cours du cacao sur le marché international ». En un an, les prix mondiaux ont dévissé d’environ 60 %, plongeant la filière dans une zone de fortes turbulences. Si la campagne principale avait été marquée par une euphorie liée à ce prix « historique » de 2 800 F CFA, la réalité du marché a rapidement rattrapé Abidjan, confronté à des difficultés de trésorerie et à des retards de paiement pour certains producteurs.
Cette chute brutale rappelle la fragilité structurelle du système de régulation ivoirien, qui fixe un prix garanti aux producteurs en début de campagne. Comme le souligne l’économiste Ousmane Diomandé, ce prix est calculé sur la base des ventes à terme et des anticipations. « Quand le marché mondial se retourne, compenser totalement une correction d’une telle ampleur par le budget devient vite coûteux et risqué », analyse-t-il. La semaine dernière, l’État avait déjà dû racheter 64 000 des 100 000 tonnes de cacao qui peinaient à trouver preneur, signe avant-coureur d’une asphyxie de la filière.
À court terme, cette décision vise à débloquer une situation intenable : relancer la commercialisation et permettre aux exportateurs de recommencer à acheter sans craindre de perdre de l’argent. Pour l’économiste François Ruf, c’était « la moins mauvaise solution ». « Les planteurs étant bloqués, n’arrivant plus à vendre, à la limite, ils sont presque soulagés qu’il y ait un prix officiel qui va relancer les achats », tempère-t-il. Mais ce soulagement technique ne masque pas les conséquences désastreuses sur le moral et les pratiques des producteurs, qui avaient recommencé à investir dans l’entretien de leurs vergers avec l’espoir des cours élevés.
Au-delà du choc conjoncturel, c’est toute la stratégie de la Côte d’Ivoire face à son avenir cacaoyer qui est en question. François Ruf prédit un « coup de frein terrible » aux efforts de replantation, déjà insuffisants face au vieillissement des arbres. Il alerte sur un possible retour des comportements spéculatifs et destructeurs. « On peut s’attendre à ce que ça renforce les idées de diversification, de reconversion et malheureusement aussi de migration vers le Liberia pour aller avaler les forêts du Liberia », prévient-il. La baisse des revenus pourrait en effet pousser les plus précaires à repousser la frontière agricole vers l’ouest, au détriment des derniers massifs forestiers, menaçant ainsi l’équilibre écologique d’une filière déjà sous pression.



