Mardi, sans préavis ni justification publique détaillée, la ministre tunisienne de l’Énergie et de l’Industrie, Fatma Thabet Chiboub, a été limogée sur instruction directe du président Kaïs Saïed. Cette décision intervient au moment même où le Parlement examine des projets de loi controversés sur les énergies renouvelables, et plus spécifiquement sur les conditions d’accès des entreprises étrangères aux futures concessions de production électrique.
Les textes en discussion visent à encadrer juridiquement l’arrivée d’investisseurs internationaux dans le secteur des renouvelables. L’enjeu central porte sur l’équilibre entre attractivité des capitaux étrangers et protection des intérêts nationaux. Plusieurs voix critiques au sein de l’hémicycle ont dénoncé des clauses susceptibles d’affaiblir le contrôle public sur des infrastructures stratégiques. Le limogeage, bien que non explicitement motivé, survient dans ce climat de défiance, accréditant l’idée d’un désaccord profond entre la ministre et la présidence sur l’orientation à donner aux futurs projets.
La Tunisie subit une dépendance énergétique chronique, avec une facture d’importation qui pèse lourdement sur ses équilibres macroéconomiques. Les autorités multiplient les appels à investissement, notamment dans le solaire et l’éolien, pour diversifier un mix énergétique encore dominé par le gaz. Mais l’histoire récente du secteur est jalonnée de projets suspendus, de retards administratifs et de tensions entre impératifs de souveraineté et exigences des bailleurs de fonds internationaux. Ce passif rend chaque réforme réglementaire particulièrement sensible.
À court terme, le départ de Fatma Thabet Chiboub risque de ralentir l’examen des textes au Parlement, certains députés pouvant y voir un signal d’instabilité politique. À moyen terme, c’est tout le signal envoyé aux investisseurs étrangers qui est en jeu : un changement brutal de responsable en pleine discussion législative nourrit l’incertitude sur la pérennité des engagements pris par l’État tunisien. La présidence devra rapidement nommer une successeur et clarifier sa doctrine énergétique, sous peine de voir des projets clés reportés ou renégociés.
Un haut fonctionnaire du ministère, interrogé sous couvert d’anonymat, confie que Fatma Thabet Chiboub défendait une ligne davantage ouverte aux capitaux étrangers que celle du chef de l’État. Ce dernier, connu pour sa méfiance envers les institutions jugées trop perméables aux influences extérieures, aurait estimé que la ministre cédait trop de contrôle national. Aucune déclaration officielle n’est venue infirmer ou confirmer cette lecture, mais le silence présidentiel, en pareille circonstance, parle souvent plus fort qu’un communiqué.
Sur le plan économique, la Tunisie ne peut se passer des investissements étrangers pour atteindre ses objectifs de capacité renouvelable, estimés à 35 % du mix électrique d’ici 2030. Mais chaque concession accordée à un opérateur étranger suscite localement des craintes sur les prix de rachat, l’emploi ou le transfert des bénéfices. Le débat actuel n’est donc pas seulement technique ou juridique : il touche à la souveraineté économique et à la répartition de la valeur ajoutée. Le limogeage de la ministre révèle, en creux, l’extrême sensibilité politique de cette question dans une Tunisie où l’État reste perçu comme le dernier rempart contre un démantèlement des ressources nationales.



