La Confédération des États du Sahel (AES) a opposé une fin de non recevoir cinglante au Parlement européen. Jeudi, l’organisation dirigée par les juntes du Burkina Faso, du Mali et du Niger a qualifié d’« ingérence grave, concertée et délibérée » une résolution de l’institution européenne exigeant la libération de l’ex-président nigérien Mohamed Bazoum. Le texte de Bruxelles, adopté le 12 mars, est perçu par les capitales sahéliennes non pas comme un geste diplomatique, mais comme une tentative de déstabilisation directe.
Dans un communiqué signé par le capitaine Ibrahim Traoré, président en exercice de l’AES et chef de l’État burkinabè, les autorités dénoncent une « sélectivité inopportune et malveillante ». Elles reprochent aux députés européens de fixer leur attention sur le sort de Mohamed Bazoum, renversé en 2023, tout en ignorant délibérément la crise sécuritaire qui ensanglante la région. Selon l’AES, cette résolution ne vise qu’à préserver des « intérêts économiques et géostratégiques inavoués », portée par un « groupuscule d’acteurs nostalgiques d’un passé colonial révolu ».
Ce bras de fer s’inscrit dans une séquence de rupture accélérée entre les pays du Sahel central et leurs anciens partenaires occidentaux. Depuis les putschs successifs, la France a été militairement évincée du Mali, du Burkina et du Niger, tandis que l’AES se structurait comme un bloc souverainiste rejetant ce qu’elle nomme les « injonctions » extérieures. La question de Mohamed Bazoum, toujours détenu par les nouvelles autorités nigériennes, cristallise ce face à face. Pour l’UE, sa libération est un préalable à toute normalisation des relations ; pour les juntes, elle relève d’une tutelle impensable.
La radicalisation du discours de l’AES annonce une période de tensions diplomatiques ouvertes. En se retranchant derrière le principe de souveraineté intangible, la Confédération envoie un message clair à Bruxelles : aucune pression ne modifiera sa trajectoire politique interne. Pour l’Union européenne, cette résolution, bien que symbolique, complique davantage ses options. Incapable de peser militairement dans la région et rejetée politiquement, elle se heurte désormais à un bloc sahélien unifié dans son opposition à toute ingérence perçue.
Le communiqué de l’AES ne se contente pas d’une réponse diplomatique. Il vise aussi une audience intérieure. En fustigeant la « nostalgie coloniale » des eurodéputés, la junte nigérienne et ses alliés consolident leur récit nationaliste, essentialisant le départ de la France comme une libération totale de toutes les influences étrangères. Ce registre rhétorique, volontiers outrancier, permet aux régimes militaires de masquer les défaillances sécuritaires et économiques persistantes par un front commun face à l’ancienne puissance dominante.
Il serait toutefois réducteur de réduire cette affaire à une simple querelle de postures. Derrière l’exigence de libération de Mohamed Bazoum se joue la légitimité même du processus de transition au Niger. Laisser l’ancien président en résidence surveillée, après deux ans de détention, est devenu pour le général Tiani un symbole de la résistance contre la volonté de la Cedeao et de l’Occident. En s’engageant aussi frontalement, le Parlement européen offre paradoxalement à l’AES une tribune politique pour exhiber sa souveraineté. L’effet recherché de pression se transforme ainsi en ciment unificateur pour un bloc sahélien qui, à l’interne, vacille pourtant sous le poids du terrorisme et de la précarité.



