La Somalie a lancé sa toute première opération de forage pétrolier en mer, une décision qualifiée de « jalon historique » par son ministre du Pétrole, Dahir Shire. Le navire turc Çağrı Bey, affrété par la Turkish Petroleum Corporation, se dirige vers les eaux territoriales somaliennes en mer d’Arabie pour entamer des forages en eaux profondes. Une première pour ce pays de la Corne de l’Afrique, jusqu’ici totalement absent de la carte des producteurs d’hydrocarbures.
Cette campagne exploratoire fait suite aux levés sismiques réalisés l’an dernier par un navire de recherche turc, qui ont permis d’identifier plusieurs sites prometteurs au large des côtes somaliennes. Si les forages s’avèrent concluants, ils pourraient non seulement révéler des réserves exploitables, mais aussi amorcer une reprise économique dont le pays a cruellement besoin. Dahir Shire l’affirme sans ambages : il s’agit d’affirmer la Somalie comme un futur acteur énergétique régional. Le Çağrı Bey effectue pour l’occasion sa première mission internationale, signe de l’enjeu stratégique que représente ce partenariat naissant.
Pour comprendre l’ampleur du symbole, il faut rappeler l’état de la Somalie : trois décennies de guerre civile, une autorité centrale fragile, une insurrection djihadiste persistante et une économie largement informelle. Aucun forage offshore n’y avait jamais été tenté. L’arrivée de la Turquie comme partenaire privilégié n’est pas un hasard. Ankara est présente militairement, diplomatiquement et économiquement à Mogadiscio depuis plus d’une décennie, formant notamment les forces spéciales somaliennes et gérant des infrastructures clés. L’accord de partage de production signé en 2024 a officialisé cette emprise turque sur le sous-sol somalien.
Les implications dépassent le simple cadre énergétique. En cas de découverte commerciale, la Somalie pourrait réduire sa dépendance aux importations de produits raffinés et générer des revenus fiscaux longtemps inexistants. Mais les défis sont immenses : infrastructures portuaires et logistiques rudimentaires, instabilité sécuritaire dans les zones de débarquement potentielles, et risques environnementaux liés au forage en eaux profondes sans cadre réglementaire éprouvé. À plus long terme, Mogadiscio espère attirer d’autres investisseurs internationaux. Encore faudra-t-il que ce partenariat exclusif avec Ankara ne se transforme pas en nouvelle tutelle.
Le ministre somalien des Affaires étrangères, Ali Omar, a martelé lundi que cette campagne renforcerait le rôle de la Turquie comme « partenaire de confiance et de long terme ». Une déclaration qui en dit long sur la nature asymétrique de la relation. Car si la Somalie met en avant les retombées pour « le bien-être de la population », elle sait aussi qu’elle n’a guère d’alternatives. Les grandes compagnies occidentales restent frileuses face aux risques sécuritaires. La Turquie, elle, prend des risques politiques et militaires en échange d’un accès privilégié à des ressources encore hypothétiques. Le forage du Çağrı Bey est donc moins une réussite qu’un pari. Et dans la Corne de l’Afrique, les paris énergétiques se soldent souvent par des déceptions ou des conflits.



