Le Premier ministre sénégalais Ousmane Sonko a lancé une mise en garde solennelle depuis le musée des Civilisations noires de Dakar : rien, selon lui, n’empêcherait aujourd’hui une puissance étrangère de décider unilatéralement de « recoloniser » l’Afrique ou le Sénégal pour s’accaparer ses ressources naturelles. Dans un monde dominé par la prédation, où l’état de nature a repris le pas sur l’état de droit, cette hypothèse n’a plus rien de théorique.
Sonko dénonce une tendance lourde : le retour assumé du rapport de force brut entre nations. Il ne s’agit pas d’une simple provocation oratoire, mais d’un constat géopolitique. Les règles censées protéger la souveraineté des États africains, issues du droit international postcolonial, s’effritent face à la compétition accrue pour les minerais, l’énergie et les terres rares. Le chef du gouvernement sénégalais appelle le continent à « prendre conscience » de ce péril, tout en regrettant que les Africains « perdent beaucoup de temps » au lieu d’agir.
Cette déclaration s’inscrit dans un discours de plus en plus frontal tenu par les nouvelles autorités sénégalaises depuis l’arrivée de Sonko et du président Bassirou Diomaye Faye. Elle prolonge également une série d’alertes similaires émises par d’autres dirigeants africains, du Sahel aux Grands Lacs, face au regain d’influences néocoloniales et à la militarisation des partenariats économiques. Historiquement, le Sénégal n’a jamais connu de colonisation directe aussi violente que certains de ses voisins, mais son économie reste fortement dépendante d’ex-puissances européennes, notamment la France.
Les perspectives ouvertes par cette prise de parole sont lourdes de conséquences. Si la logique de prédation l’emporte véritablement, aucun État africain, même stable militairement, ne serait à l’abri d’une ingérence déguisée ou d’une annexion économique totale. Sonko semble appeler à une refonte urgente des alliances et à une mutualisation des capacités de défense et de négociation du continent. À court terme, ses propos risquent de crisper les relations avec Paris, qu’il met directement en demeure de « savoir entendre la voix » de l’Afrique, seule « voie de salut » selon lui.
Le passage consacré à la France n’est pas anodin. En affirmant que Paris doit « comprendre » que l’écoute de l’Afrique est sa seule chance de maintenir des liens viables, Sonko inverse le rapport de soumission implicite hérité des accords de coopération. Il ne demande pas une faveur, mais pose une condition. C’est une rupture de ton assumée, qui reflète la nouvelle génération de dirigeants ouest-africains moins enclins aux postures diplomatiques lisses et plus portés sur le rapport de force clair.
À l’intérieur du Sénégal, cette sortie médiatique renforce l’image d’un Sonko intransigeant sur la souveraineté, mais elle expose aussi le gouvernement à des tensions avec ses partenaires historiques. Les chancelleries occidentales suivent avec attention ces déclarations, qu’elles tendent à interpréter comme une radicalisation. Pourtant, les faits donnent partiellement raison à l’alerte de Sonko : la compétition entre grandes puissances en Afrique (Russie, Chine, États-Unis, Turquie, pays du Golfe) s’intensifie sans garde-fous collectifs efficaces. L’hypothèse d’une « recolonisation » reste politiquement improbable en l’état, mais celle d’une banalisation de l’ingérence économique et militaire, elle, est déjà une réalité.



